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Les jeux sociaux dans la langue française

Présenté au monde le

L’apport des idées

Utilité des idées. Au lecteur peu averti, le travail intellectuel peut donner l’impression d’un artifice stérile, d’une probable imposture, d’une vaste fumisterie. L’analyse et la glose ajouteraient encore à la complexité du monde, par l’apport d’idées pas toujours nouvelles et souvent inutiles. Or, précisément, les idées — les idées utiles, évidemment — ne sont pas inutiles à l’humanité. Car ce sont bien elles qui forgent la réalité dans laquelle nous vivons1La réalité n’est pas ce qui est, c’est une représentation du réel.. Ce sont elles, aussi, qui révèlent l’invisible, clarifient les obscurités, dissipent la confusion. Ce sont elles, enfin, qui permettent aux Hommes de s’organiser et de vivre ensemble.

Rôle des idées. La démocratie et le recyclage, la bourse et l’école, la religion et l’industrie sont d’abord des idées, déployées en fictions2« Nous coopérons efficacement avec nos semblables, quand bien même ils nous seraient étrangers, parce que nous croyons ensemble à des choses comme les dieux, les nations, l’argent et les droits de l’homme. Et pourtant aucune de ces choses n’existent indépendamment des histoires que les hommes inventent et se racontent les uns aux autres. » (Yuval Noah HARARI, « Pouvoir et imagination » [en ligne], Introduction, Site personnel de Yuval Noah Harari).. En formalisant et distribuant des rôles3Ou statuts, qui composent des personnages (ouvriers, cadres, dirigeants / citoyens, électeurs, élus)., ces histoires narratives organisent la coopération à grande échelle entre des individus qui, bien souvent pourtant, ne se connaissent pas. La sénatrice, le maire, la conseillère régionale, le président de la République font, à eux tous, fonctionner les institutions de la France sans s’être nécessairement rencontrés, ni avoir eu de contacts directs. C’est également vrai de la vie en entreprise, qui n’est jamais qu’un enchevêtrement de biens et de personnes, d’actions et de communications, de décisions et d’exécutions.

L’organisation de la société

La découverte des jeux sociaux. Nous vivons dans un monde dont nous ignorons encore (en partie) la teneur. Il reste à découvrir nombre des secrets de la nature ; c’est le rôle des sciences naturelles4Biologie, chimie, physique, etc.. Mais, de manière contre-intuitive, il y a aussi beaucoup d’« inventions » humaines qui nous sont inconnues, des traces du développement de l’humanité et de la société : des habitudes et des usages, des schémas et des fictions, des croyances et des jeux sociaux. C’est le rôle de la psychologie, de la sociologie, de l’anthropologie, de l’histoire ou encore de la linguistique que de les faire émerger à notre conscience pour mieux nous connaître et nous comprendre, également pour mieux nous organiser et parvenir à nous épanouir.

Les jeux sociaux dans la langue. Les êtres humains vivent dans la réalité qu’ils se sont forgée et dont les cultures, notamment la langue, se font l’écho. Ainsi, le concept de « jeu social » — qui est bien une invention moderne5La sociologie ne s’en fera l’écho qu’à partir de la seconde moitié du vingtième siècle. — trouve de nombreuses correspondances dans le langage courant : jouer le jeu, se prendre au jeu, sortir le grand jeu. Or, d’une part, ces expressions ne datent pas d’hier ; elles ne sont donc pas la résultante d’une éventuelle contamination de la langue par l’actuel mouvement de ludification6Cf. Valérie DEBRUT, L’activité de conseil, §2. La métaphore du jeu.

D’autre part, ces expressions ne renvoient pas (toujours) au jeu comme amusement ou divertissement mais relèvent bien du jeu social, c’est-à-dire de la vie en société. Toutes ces expressions — mentionnées ci-après7Cf. LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Jeu, Joueur et Jouer – Expressions ; ACADÉMIE FRANÇAISE, Dictionnaire en ligne, 9e éd., Jouer, Jeu et Joueur. — attestent de la conscience, ancienne et persistante, qu’ont les êtres humains (au moins les Français et francophones) de jouer constamment à des jeux de rôles (1), chacun privilégiant ses propres intérêts (2) et s’appuyant, pour ce faire, sur une stratégie personnelle (3). Étonnamment, tout cela transparaît presque quotidiennement dans les conversations.

  • À quoi jouez-vous ? : quelles sont vos intentions ?
  • Abattre son jeu : dévoiler brusquement ses projets.
  • Avoir beau jeu : mettre à profit des circonstances favorables, avoir des facilités.
  • Bien joué ! : s’emploie quand quelqu’un a agi habilement (ou, au contraire, de façon ironique, quand il s’est montré malhabile)
  • Le but du jeu : le but de la manœuvre, l’objectif d’une opération.
  • C’est joué d’avance : l’issue est certaine.
  • C’est la règle du jeu : ce sont les conventions, les usages ; c’est la norme sociale.
  • C’est le jeu (ma pauvre Lucette8Slogan d’une publicité pour le Loto. Cf. Jessica TAIEB, « Les spots du Loto à la télé : du culte et du cliché », L’express [en ligne], 10 août 2012. !) : il faut accepter le résultat d’un jeu, la survenance de l’aléa.
  • Cacher son jeu : dissimuler son habileté en feignant la maladresse  ; cacher ses projets, ou les moyens qu’on met en œuvre pour réussir.
  • Calmer le jeu : modérer ses ardeurs, faire des concessions.
  • Ça fait partie du jeu : c’est un inconvénient prévisible.
  • Ce n’est pas de/du jeu : ce n’est pas conforme aux règles.
  • D’entrée de jeu : dès le départ, d’emblée.
  • La donne a changé : la situation n’est plus la même.
  • Entrer dans le jeu : prendre part à une entreprise quelconque.
  • Entrer dans le jeu de quelqu’un ou jouer le jeu de quelqu’un : se conformer aux intérêts d’une personne, se ranger à ses vues.
  • Entrer en jeu : entrer en action, jouer un rôle, intervenir dans une affaire.
  • Être en jeu : faire l’objet d’une compétition, être en cause.
  • Être mauvais joueur : au contraire, s’irriter en cas de revers.
  • Être pris à son propre jeu : être la victime de ses propres intrigues.
  • Être vieux jeu : affecter des manières ou des idées anciennes, démodées.
  • Jouer au plus fin, au plus malin : chercher à se duper l’un l’autre.
  • Jouer de quelque chose : exploiter une situation, un sentiment, pour en tirer profit.
  • Jouer double jeu : agir avec duplicité, en feignant de servir qui l’on dessert.
  • Jouer franc jeu : agir en toute loyauté, sans chercher à tromper.
  • Jouer gros jeu : hasarder ou investir (ce qui est la même chose) de fortes sommes.
  • Jouer le jeu : se conformer aux usages, respecter l’esprit d’un plan.
  • Jouer sa dernière carte : faire une ultime tentative.
  • Jouer sur les deux tableaux : prendre des assurances de part et d’autre.
  • Jouer un jeu dangereux : prendre des risques inconsidérés, risquer beaucoup en voulant se montrer habile.
  • Jouer sa carrière, sa réputation : l’exposer, la mettre en péril.
  • Mener le jeu : garder l’initiative, la prééminence.
  • Mettre une chose en jeu : la faire agir, l’employer.
  • Mettre une personne en jeu : la mêler, l’impliquer dans une affaire.
  • Rester beau joueur : se dit de quelqu’un qui reste impassible devant la défaite.
  • Se (laisser) prendre au jeu : prendre au sérieux une action commencée de façon légère.
  • Sortir le grand jeu : mettre en œuvre tous les moyens dont on dispose.
  • Tirer son épingle du jeu : se dégager adroitement d’une affaire qui tourne mal.
  • Le tour est joué : une astuce a été trouvée rapidement, le succès sera au rendez-vous.
  • Voir clair (ou lire) dans le jeu de quelqu’un : deviner les intentions d’une personne.

1. L’omniprésence des jeux sociaux

Le concept de jeu social. La formalisation du concept de jeu social — à laquelle je me suis attelée9Cf. les articles traitant du jeu social. — ne relève pas de l’invention ; elle vise simplement à révéler un mécanisme inconscient, à en montrer les déterminants, les paramètres, également les contradictions, les limites, les dysfonctionnements, afin de trouver des pistes d’amélioration. Schématiquement, le jeu social s’entend d’une activité de groupe10Famille, entreprise, école, institution, autorité, sport, célébrité, etc. permettant aux êtres humains de coopérer afin de satisfaire leurs besoins.

Plus précisément, ces jeux sont toutes les activités sociales qui visent à la satisfaction d’un besoin déterminé mais qui comportent, en fait, des motivations ambivalentes ou cachées. Ainsi dévoyées, ces activités de groupe peuvent s’avérer contreproductives, voire néfastes quand elles font apparaître des distorsions ou des frictions. La chose semble abstraite et le lecteur pourra douter de la réalité de ces jeux. Mais le langage courant révèle que nous avons pourtant conscience que ces jeux existent (1.1) et que nous choisissons — ou non d’ailleurs11Mais il y a bien un choix à faire, certes parfois contraint (travail, obligations). — d’y participer (1.2).

1.1. L’existence des jeux sociaux

La structure du jeu. Un jeu — que ce soit un vrai jeu d’amusement ou une activité sociale — doit concourir à la réalisation d’un but, en déployant des moyens dans un cadre défini. Le fait de parler, dans la vie courante, de but du jeu (qui renvoie à l’objectif d’une opération ou au but de la manœuvre) montre bien l’engagement dans une activité encadrée par des règles. Or, le bon jeu doit s’appuyer sur un bon but (c’est-à-dire un objectif clair, réaliste et motivant12Valérie DEBRUT, « Les jeux sociaux » [en ligne], Notices, 18 avril 2018.), mais également sur une bonne structure.

Cette structure de jeu s’entend de la disposition des divers éléments (règles, moyens, joueurs), de la manière dont ils sont imbriqués, également de leur cohérence. L’expression calmer le jeu évoque cette idée de modération des actions (des joueurs), afin de (faire) respecter la structure et l’esprit du jeu, ce qui révèle la nécessité — intuitivement admise par tous — d’une adéquation (c’est-à-dire d’une proportionnalité) entre les buts et les moyens du jeu.

Le cadre de jeu. Le cadre de jeu est d’abord la frontière entre le dedans et le dehors, entre ce qui fait partie du jeu et ce qui en est exclu. Qu’une chose ou une personne entre en jeu — c’est-à-dire intervienne dans le jeu social pour y jouer un rôle — et l’on comprend instantanément qu’elle était jusqu’à présent hors des limites du jeu. Mais le cadre de jeu est aussi ce qui constitue le décor et l’ambiance du jeu, l’environnement des joueurs et des personnages, notamment l’espace-temps du jeu. Dans tout jeu social, en effet, les joueurs évoluent dans un champ spatial et dans un champ temporel. 

La proximité (ou non) du centre du jeu13Cela par des indications très concrètes qui matérialisent la position de chacun : étage du bureau, place de parking, badge d’accès, etc. montrera si les joueurs sont des personnages principaux ou plutôt des figurants. On est à la table des négociations ou on n’y est pas, éventuellement on s’y installe ou on s’y invite… Par ailleurs, l’expression d’entrée de jeu qui signifie « d’emblée » fait bien référence au tempo du jeu, puisqu’il indique une action survenue au début de l’activité de groupe (le jeu social). De manière plus symbolique, quelqu’un de vieux jeu a conservé d’anciennes manières de jouer aux jeux sociaux14Plutôt d’ailleurs aux jeux sociaux qui renvoient à la vie privée (famille, couple, amitié)., d’anciennes pratiques et valeurs, conformes à une morale datée. Or la morale n’est jamais qu’un mode d’emploi15Personnel ou collectif. de l’existence, autrement dit des règles du jeu de la vie.

1.2. La participation aux jeux sociaux

L’entrée dans le jeu. Le principe même du jeu est d’être une activité volontaire16Le jeu « est une action ou une activité volontaire, accomplie dans certaines limites fixées de temps et de lieu, suivant une règle librement consentie mais complètement impérieuse, pourvue d’une fin en soi, accompagnée d’un sentiment de tension et de joie, et d’une conscience d’“être autrement” que dans la “vie courante” ». (Johan HUIZINGA, Homo Ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu, trad. du néerlandais par C. Seresia, Paris, Gallimard, 1951, p. 51) : on doit pouvoir choisir librement de jouer. On imagine donc que le jeu doit faire l’objet d’un consentement libre et éclairé17Selon la formule des juristes. : savoir à quoi l’on joue, en connaître les risques18Le risque est la conséquence négative de l’aléa, c’est la perte due à l’effet du hasard., accepter les règles du jeu19Dans un jeu classique, le principe est la gratuité. Les jeux d’argent doivent faire l’objet d’une mention spéciale., entrer dans la partie. L’expression entrer dans le jeu, très transparente et qui signifie « prendre part à une entreprise quelconque », insiste sur le caractère binaire de l’action : soit on entre dans le jeu soit on n’y entre pas, mais si l’on y participe, c’est complètement20C’est-à-dire en acceptant les règles, les risques et la durée du jeu..

Cependant, la participation au jeu social peut se faire par palier. La locution se (laisser) prendre au jeu montre bien que l’on peut finir par prendre au sérieux ce que l’on avait commencé à la légère. La césure n’est plus si nette entre le dedans et le dehors du jeu, comme s’il existait un sas, un entre-deux entre la posture de joueur et celle de non-joueur, un endroit d’où il est encore possible de quitter le jeu sans dommage21Cette étape correspond, en droit, à la phase des pourparlers, celle où l’on discute du contenu du contrat avant échange des consentements. (reprendre ou retirer ses billes). Tout cela suppose, quand même, que la volonté du joueur n’ait pas été manifestée de façon définitive.

L’acceptation des règles. Car accepter de jouer au jeu et le faire savoir — la case départ prend diverses formes selon le jeu social : la période d’essai22Même si l’entretien d’embauche réussi montre déjà, de part et d’autre, une volonté assez ferme de participer. (contrat de travail), l’échange des consentements23Plus exactement, le prononcé de la formule rituelle par le maire. (mariage), la naissance de l’enfant24En fait, l’expiration du délai légal d’IVG, à condition que l’enfant survive à la grossesse et à l’accouchement. Ou bien l’arrivée de l’enfant dans la famille s’il est adopté. (famille), l’apport des capitaux (mise en société) — supposent ensuite l’obligation (généralement tacite) de respecter les règles du jeu : le tour de jeu, les actions du jeu, la durée de jeu, le rôle de chacun (être dans son rôle ou sortir de son rôle25« Être dans son rôle, remplir exactement les devoirs de sa charge. Sortir de son rôle, outrepasser les limites de ses prérogatives, de ses attributions. » (ACADÉMIE FRANÇAISE, Dictionnaire en ligne, Rôle, II, Loc.), la possibilité de quitter la table de jeu, etc.

  • Rôle : comportement, attitude que l’on adopte dans le monde pour donner une certaine image de soi. Part qu’on prend à une affaire, à un évènement  ; fonction, emploi. Jouer un rôle de premier plan. Remplir son rôle.
  • Le beau rôle : celui qui met en valeur. Avoir, tenir le beau rôle : se donner, s’attribuer le beau rôle.
  • Un rôle ingrat se dit de celui qui est placé dans une situation désavantageuse.
  • Être dans son rôle : remplir exactement les devoirs de sa charge.
  • Sortir de son rôle : outrepasser les limites de ses prérogatives, de ses attributions26ACADÉMIE FRANÇAISE, Dictionnaire en ligne, Rôle, II. Fig., Loc., Fam..

Deux expressions d’importance attestent de la conscience collective de l’existence des jeux sociaux : jouer (ou ne pas jouer) le jeu et ce n’est pas de/du jeu. C’est, paradoxalement, par la sanction de la violation des règles (ou de l’esprit) du jeu que le jeu se révèle27C’est en sortant du cadre que l’on réalise qu’il y avait un cadre, un cadre que de l’intérieur on ne voyait pas. Cf. Comment sortir de son bocal.. Il y a des gens qui jouent le jeu et d’autres qui ne le jouent pas ; c’est-à-dire que certains se conforment aux usages ou à la destination d’un projet, quand d’autres se montrent égoïstes et privilégient leur bourse au détriment de celle des autres. Souvent employée par les enfants, la locution ce n’est pas du jeu ne dit pas autre chose : certains coups sont irréguliers et heurtent la morale commune (l’intérêt général), en révélant les vues personnelles du tricheur.

2. L’intérêt des joueurs

Les intentions des joueurs. Il y a, dans tout jeu d’amusement et dans tout jeu social, une dichotomie fondamentale entre le but commun affiché et les motivations cachées des joueurs. Par définition, un jeu met en scène la confrontation d’intérêts contradictoires. De là, vient l’essentiel des dysfonctionnements d’un jeu. Le problème surgit donc quand les intentions des joueurs n’apparaissent pas compatibles avec le but (commun) du jeu, avec ses règles ou son esprit. À quoi jouez-vous ? est bien une injonction à révéler ses intentions et plus encore un rappel à l’ordre, un commandement de revenir à la loi commune, de respecter la règle du jeu.

Pourtant, il faut bien que les intérêts des joueurs soient à l’œuvre dans la partie de jeu ou le déroulement du jeu social, sans quoi personne ne jouerait. C’est la loi de la motivation et c’est tout le défi pour un concepteur de jeu (manager, dirigeant, politicien ou intellectuel) : faire jouer ensemble, dans un but commun, des gens qui ont des intérêts opposés. Si on se met à la place du simple joueur, la satisfaction de ses intérêts ne peut obéir qu’à la réunion de deux conditions (outre la chance ou la tricherie28Ce qui est une manière d’abolir l’aléa. Cf. plus bas, §3.1. La gestion de l’aléa.) : une véritable appropriation du jeu et de ses règles (2.1), ainsi qu’une juste perception de l’enjeu (2.2).

2.1. L’appropriation du jeu

La compréhension du jeu. Tout jeu commence par la compréhension de ses règles. Jouer à un jeu suppose une phase préalable d’apprentissage par l’étude de la théorie (lire les règles ou se les faire expliquer) puis une première mise en pratique, généralement sans enjeu. C’est le sens des expressions jouer pour du beurre et faire un tour pour rien. Mais il faut un entraînement certain pour saisir la mécanique d’un jeu, en percevoir les subtilités, en découvrir les combines.

Dans les jeux sociaux, en revanche, la règle du jeu est tacite, elle n’est écrite nulle part. C’est tout le problème de la vie sur Terre : on apprend sur le tas et, généralement, on met une vie entière à savoir29Cf. « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. » (Henri ESTIENNE, Les Prémices, Genève, 1594, p. 173).. La compréhension du jeu social découle de l’expérience, qui s’acquiert donc avec le temps, mais aussi (et surtout) de l’éducation et du milieu30Autrement dit des possibilités qui procèdent de la naissance.. BOURDIEU distinguait, outre le capital économique (les revenus, le patrimoine), le capital social (les relations, le réseau), le capital culturel (les compétences, les diplômes) et le capital symbolique (le prestige, le statut).

La maîtrise du jeu. Il est certain que la maîtrise du jeu passe par la détention de ces divers types de capitaux, notamment l’aisance sociale, la capacité d’adaptation, les facultés d’anticipation. La réussite en affaires ou en politique — puisque c’est bien de cela qu’il s’agit — nécessite d’être doté d’une certaine finesse psychologique : savoir dissimuler et feindre (cacher son jeu), deviner les intentions des autres (lire dans le jeu de quelqu’un), ne pas hésiter à bluffer (par exemple, brouiller les cartes) et, le moment venu, dévoiler ses intentions véritables (abattre son jeu).

Si vous voulez rester dans le jeu et garder une relative mainmise sur le déroulement de la partie, deux choses seront nécessaires : des informations et des moyens. C’est aussi bête que cela. Mais c’est à la fois délicat, épuisant et sans fin. Car, d’une part, il faut réunir ces moyens, faire en sorte d’avoir toutes les cartes en main pour réussir, en tout cas avoir plus d’une carte dans son jeu31C’est-à-dire de nombreux moyens pour se tirer d’affaire., autrement dit avoir plusieurs cordes à son arc32Avoir plusieurs talents, plusieurs moyens de parvenir à ses fins., plus d’un tour dans son sac33Être habile et rusé.. D’autre part, il faut continuellement mettre à jour ses connaissances (être dans la combineconnaître le dessous des cartes) et, plus difficile, les utiliser à bon escient, c’est-à-dire en considération de l’enjeu du moment.

2.2. La perception de l’enjeu

La compétition entre joueurs. L’enjeu — c’est une évidence à rappeler — désigne ce qui est en jeu, c’est-à-dire, dans le langage courant, ce qui fait l’objet d’une compétition, ce qui est en cause, en question. C’est, à la fois, ce qu’on peut perdre (ce que chaque joueur mise, ce qu’il risque au jeu, l’argent qu’il parie) et ce qu’on peut gagner (la promesse aléatoire du gain, ce qu’on obtient si on sort vainqueur de la partie). 

L’enjeu révèle deux aspects du jeu. D’une part, il atteste lui aussi de l’existence du jeu : les joueurs ne prennent la peine de jouer que pour (essayer de) gagner quelque chose. D’autre part, il crée une concurrence entre les joueurs, ce pourquoi chacun cherchera à tirer son épingle du jeu : se dégager d’une mauvaise affaire en récupérant sa mise (« sauver les meubles »), voire briller dans une situation pourtant délicate, apparaître dans la compétition comme le meilleur des joueurs.

  • Ne plus être dans la course : être dépassé par les événements.
  • Rester / revenir dans la course : être toujours (ou à nouveau) en capacité de gagner le jeu.
  • Être hors circuit, hors jeu, hors de course : ne plus exercer de fonction, être à l’écart du jeu social.
  • Remettre quelqu’un dans le circuit : l’aider à reprendre une activité.
  • Être (ou rester) sur la touche : être (momentanément) tenu à l’écart d’une affaire.

L’appréciation du risque. Au début de la partie, on ne sait pas qui va gagner : l’issue d’un jeu est nécessairement incertaine. Si elle ne l’est pas, c’est que le jeu est truqué et c’est trop souvent le cas dans les jeux sociaux : il n’y a pas d’égalité des chances dans la société, les discriminations sont trop nombreuses. Beaucoup de joueurs le savent : dans la vie, les dés sont pipés34« Il y a tromperie, tricherie, l’affaire a été préparée et réglée de manière déloyale. » (ACADÉMIE FRANÇAISE, Dictionnaire en ligne, , I, 2). et, bien souvent, les choses sont jouées d’avance35L’issue est certaine : la réussite dépend du milieu, de l’origine, du sexe, etc. — ce qui ne doit pas pour autant décourager de jouer36De jouer au jeu, mais pas de jouer le jeu (celui des discriminations)..

L’existence d’un enjeu aboutit à son attribution à un joueur en particulier (le gagnant)37Et, dans les jeux d’argent (pari, poker), la perte corrélative du leur par les perdants., de manière d’autant plus imprévisible que l’aléa est grand38Cf. la difficulté d’établir un bon pronostic, à anticiper la demande de la clientèle, l’évolution de la conjoncture.. Un jeu se structure autour d’une articulation entre enjeu et aléa. Dans la vie des affaires, l’enjeu et l’aléa sont généralement corrélés. C’est parce qu’on peut gagner quelque chose qu’on en risque une autre. D’où la tentation de jouer gros jeu39Hasarder ou investir (ce qui est la même chose) de fortes sommes. pour avoir gros gain, qui fait apparaître la folie de ceux qui jouent leur carrière ou leur réputation sur un coup de dé.

3. La stratégie de jeu

La succession des coups. Comme un jeu d’amusement, le jeu social se joue par les coups successifs que font les joueurs à leur tour de jeu, en fonction des coups joués par les autres, des circonstances extérieures ou du hasard (le jet des dés). Les coups sont les actions, les combinaisons et manœuvres effectuées par les joueurs, afin de damer le pion aux autres, les coiffer au poteau et, ainsi, atteindre l’objectif du jeu. Bien sûr, ces coups s’exercent au sein de la structure de jeu, en en respectant donc la règle et l’esprit.

Selon le type de jeu (par exemple, le jeu politique), l’éventail des coups sera plus ou moins large. Il peut s’agir d’attaquer ou de se défendre, de tenter sa chance ou de jouer la sécurité, de rendre coup pour coup ou encore de jouer sa dernière carte. Le choix pour l’un ou l’autre de ces coups dépend de la stratégie de jeu adoptée par chaque joueur (placer ses pions puis pousser ses pions), en tenant constamment compte de deux nécessités : la gestion de l’aléa (3.1) et l’économie des moyens (3.2).

  • Se renvoyer la balle : se décharger mutuellement d’une tâche pénible.
  • Saisir la balle au bond : profiter d’une occasion favorable qui exige de la rapidité.
  • La balle est dans son camp : l’initiative lui revient, c’est à lui d’agir.

3.1. La gestion de l’aléa

L’acceptation de l’aléa : le fair-play. L’aléa fait entièrement partie du jeu. Ainsi, jouer à un jeu, c’est se soumettre au hasard et accepter l’incertitude qui en découle. L’expression les dés sont jetés montre bien qu’à certains moments du jeu, les joueurs n’ont plus de pouvoir sur rien. Évidemment, le hasard peut se montrer favorable ou défavorable — c’est la chance ou la malchance — et l’une et l’autre n’appellent pas la même réaction.

Mais le hasard sera toujours anticipé par le bon joueur, qui s’assurera d’avoir un coup d’avance, c’est-à-dire de prévoir l’évolution probable du jeu et devancer autant que possible ses concurrents. Il faut savoir profiter de sa chance (avoir beau jeu, avoir le beau rôle) et, dans le cas contraire, rester beau joueur. Être fair-play, c’est bien sûr respecter les règles du jeu mais c’est surtout accepter la fatalité et les coups du sort, être loyal et jouer cartes sur table.

Le refus de l’aléa : la tricherie. Chaque joueur joue au jeu social parce qu’il y a intérêt, un intérêt personnel donc (gagner de l’argent, accroître son prestige, assurer ses arrières), que la violation de l’esprit ou des règles du jeu ne peut que favoriser… Mais chaque joueur a aussi intérêt à ce que les autres joueurs respectent la règle, afin de protéger ses propres droits et chances. Autrement dit, chacun a intérêt à tricher, pendant que les autres ne trichent pas.

Celui qui refuse l’aléa est donc soit un tricheur — il pipe les dés pour court-circuiter le hasard — soit simplement un mauvais joueur : il ne saura pas perdre sans râler, sera jaloux du vainqueur et, éventuellement, cherchera à se venger. C’est toute la différence entre celui qui joue franc jeu (le loyal, le franc du collier) et celui qui joue au plus fin (le fourbe, le malhonnête). Celui qui triche s’expose au risque de sanction. On aimerait dire que le jeu n’en vaut pas la chandelle ; mais, en affaires comme en politique, la concurrence déloyale paie trop souvent…

3.2. L’économie des moyens

Le placement des pions. Au fil de la Notice, ont été évoqués la structure du jeu, ses règles et son esprit, ses joueurs et ses personnages, l’enjeu et l’aléa, les coups et la stratégie. En filigrane, apparaît une nécessité transversale : l’usage de moyens, qui sont toujours en nombre limité40Évidemment, il y a d’énormes disparités de moyens entre les joueurs (Cf. §2.1, les quatre types de capitaux de BOURDIEU).. Selon le type de jeu et sa fortune41« Fortune » étant employé dans les deux sens de richesse et de chance., chaque joueur dispose de billets, de pions et de billes qu’il doit placer sur le plateau et utiliser avec discernement. L’usage des moyens est fondamental dans le déploiement d’une stratégie. Il faut savoir placer ses billes, consentir à des sacrifices, apprendre à avancer ses pions.

Dans le jeu d’amusement, il y a un tour de jeu désigné. Chacun sait quand il doit entrer en action. Dans les jeux sociaux, les choses sont infiniment plus complexes. Trop de gens attendent leur tour, laissent passer les opportunités, manquent (ou laissent passer) le train42C’est-à-dire laissent passer une occasion., tandis que d’autres prennent le train en marche43C’est-à-dire se joignent à une entreprise, à une action lancée par d’autres et déjà en cours. (LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Train — Expressions.. Avoir des moyens est un avantage indéniable, mais savoir quand et comment les employer est décisif. C’est par son usage qu’un moyen révèle sa valeur. Mener le jeu implique certes de mettre des choses en jeu, de jouer de ses atouts, parfois de sortir le grand jeu, sans, pour autant, jouer un jeu dangereux. Sachez doser vos investissements.

  • N’être qu’un pion (sur l’échiquier) : agir pour le compte d’autrui, être manipulé.
  • Placer ses pions : prendre des dispositions avantageuses pour soi.
  • Pousser ses pions : manœuvrer habilement pour s’assurer un avantage.
  • Damer le pion à quelqu’un : l’emporter sur lui avec une supériorité marquée44ACADÉMIE FRANÇAISE, Dictionnaire en ligne, Pion. .

Les alliances entre joueurs. Parmi les moyens d’importance, il y a les autres personnages (les relations, le réseau), qui jouent parfois le même jeu, qui sont souvent des concurrents. Cela n’exclut pas d’en faire des alliés — au moins momentanément — à condition d’avoir l’esprit d’intrigue. Il faudra probablement jouer le jeu de quelqu’un d’autre, voire jouer double jeu si vous passez plusieurs alliances simultanément. Jouer sur les deux tableaux est une manière d’assurer ses arrières, à condition toutefois de ne pas être pris à son propre jeu.

Car c’est bien là que réside le risque d’un jeu : (trop) se prendre au jeu, avoir la passion du jeu et finalement se ruiner au jeu. Même dans la vie, le plaisir de jouer peut finir par l’emporter : on fait de la politique pour faire de la politique, on brasse des affaires pour brasser des affaires et l’on joue à la marquise comme, jadis, on jouait à la marchande. Combien en voit-on, de ces grands enfants, qui courent sans fin après un enjeu finalement dérisoire, mais vu comme seul horizon ? Assez curieusement, le jeu (social) fait songer aux plaisirs de la table. Mange-t-on pour vivre ou vit-on pour manger ? Joue-t-on pour exister ou n’existe-t-on que pour jouer ? DIDEROT sut trancher la question de cette belle formule :

« La vie serait une comédie bien agréable, si l’on n’y jouait pas un rôle. »

Références

Articles :

Illustrations :