Esprit

La vie intérieure

« La vie intérieure, c’est tout ce flot continu de pensées, d’images, de souvenirs, de projets, de ressentis émotionnels et corporels, toute cette infinité de phénomènes impalpables, mais à l’influence immense, qui se font et se défont en permanence en nous. »1Christophe ANDRÉ, La vie intérieure, 2018, Paris : éd. Iconoclaste / France culture, Introduction.

1. Essence de la vie intérieure

1. Origine. Apparaissant dans l’enfance avec l’acquisition progressive de la conscience, puis se complexifiant et se structurant à l’adolescence, la vie intérieure désigne l’activité mentale de tout être humain. Telle qu’on l’entend dans cette Notice, l’intériorité découle donc de l’exercice normal de la conscience et, par conséquent, distingue l’Homme de l’animal. Elle n’est pas l’apanage des intellectuels ni des artistes ; on peut être boulangère, ouvrier, agricultrice ou secrétaire et avoir une vie intérieure aussi riche qu’insoupçonnée de son entourage2« Je m’appelle Renée, j’ai cinquante-quatre ans et je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un immeuble bourgeois. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j’ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Mais surtout, je suis si conforme à l’image que l’on se fait des concierges qu’il ne viendrait à l’idée de personne que je suis plus lettrée que tous ces riches suffisants. » (Muriel BARBÉRY, L’élégance du hérisson, 2006, Éd. Gallimard, coll. Blanche, Quatrième de couverture)..

2. Fonction. Insaisissable par essence, la vie intérieure est ce qu’il se passe en chacun quand il ne se passe rien. C’est le seul domaine qui vous appartient en propre3« Qu’est-ce qui est donc à toi ? L’usage de tes idées. » (ÉPICTÈTE, Manuel, Grèce antique, 125 ap. J.-C., trad. Jean-François Thurot, 1899, Paris : Librairie Hachette, p. 5, VI)., l’unique construction dont vous pouvez régler jusqu’au plus infime détail. Sorte de logis secret4Comp. la « mansarde » de Sherlock Holmes. « … le cerveau est comme un petit grenier d’abord vide. Notre affaire est de le garnir de meubles de notre choix. L’étourdi l’encombre de tout le fatras qu’il trouve sur son chemin ; et pour faire de la place, il se débarrasse des connaissances qui auraient pu lui être utiles ; au mieux il les entasse pêle-mêle avec quantité d’autres et il ne peut plus mettre la main dessus quand il en a besoin. Au contraire, le travailleur intelligent choisit avec discernement ce qu’il range dans sa cervelle. Il ne s’occupe que des choses utiles ; mais il en possède une grande variété, qu’il tient en ordre. » (Arthur CONAN DOYLE, Une étude en rouge, 1887, chap. 2, in Étude en rouge suivi de Le signe des 4, 1956, Éd. Robert Laffont, trad. Germaine Beaumont, p. 36)., l’intériorité symbolise aussi le siège de votre force de caractère5Comp. « … ces consolations, dont nous parlons, consistent ordinairement à faire avec une admirable facilité les exercices spirituels, avec un goût de Dieu expérimental, qui se sent beaucoup mieux qu’il ne s’explique, avec une force et un courage qui met au-dessus de toutes les difficultés. » (Maximien DE BERNEZAI, Traité de la vie intérieure, Lyon : Éd. Périsse Frères, 1862, Livre I, chap. 3, p. 28)., également un lieu de recueillement, plus simplement de repos silencieux. Tel un magasin d’approvisionnement toujours ouvert, ce monde interne abrite l’ensemble des ressources que vous avez patiemment accumulées (souvenirs heureux, pensées apaisantes, idées pertinentes).

3. Nature. La vie intérieure est aussi complexe à cerner qu’à définir. Intrinsèquement tendue entre maturation intérieure et pression extérieure, entre influence recherchée et intrusion accidentelle, l’intériorité procède autant de la perception du monde (l’objectivité) que de la construction d’un monde (la subjectivité), dans un mouvement circulaire ininterrompu. Sans cesse composé, décomposé, recomposé, ce bouillonnement permanent est l’inépuisable terreau de l’imagination et de la création. Inversement, la vie intérieure se fertilise d’autant mieux que l’on peut accéder à des œuvres de fiction, à une culture générale, à des pratiques sociales riches et variées.

4. Support. La vie intérieure s’appuie sur toutes les expériences de vie qui jouent, de ce fait, comme le support incontournable de l’intériorité, qu’il s’agisse de religion, de lecture, de musique, de cinéma, de sport. Dès lors, chacun comprendra que les conditions matérielles (le temps libre, l’accès aux œuvres) et la situation sociale (l’initiation artistique, la formation intellectuelle) influencent grandement les possibilités d’étoffer sa vie intérieure, sans que la fatalité ne l’emporte toujours : on voit des gens de condition très modeste pétris de culture et des privilégiés aussi incultes qu’idiots.

5. Intensité. Le contenu et l’intensité de la vie intérieure dépendent du type d’intelligence de chacun, également de son mode de communication et de son niveau d’extraversion. Il y a des gens très centrés sur leur monde intérieur et d’autres qui ont plus besoin d’être stimulés par leur environnement. Si l’on a pu décrire la massive « externalisation » de la mémoire avec le développement du numérique6« Ce récit fait saisir l’externalisation opérée par les nouvelles technologies : l’ordinateur est l’instrument de cette extériorisation de tout le savoir. Mais il n’est pas seulement doté d’une mémoire « artificielle », dont la capacité ne cesse d’augmenter […] et qui constitue un réservoir presque inépuisable de connaissances ; cette mémoire n’est pas inerte : elle est rendue active et opérante en permanence par un « souvenir » artificiel qui permet de la mobiliser en un temps toujours plus court et de sélectionner en les ordonnant les informations dont on a besoin. » (Michel SERRES, « Communication en séance », Académie Française, 16 nov. 2017). (et, bien sûr, dès l’invention de l’écriture), l’on devrait tout autant regretter le déplacement de la vie intérieure — c’est-à-dire de l’activité de l’esprit et de l’âme — vers la sphère extérieure (conversations, divertissements, réseaux, médias).

6. Contenu. La vie intérieure consiste en une conversation ininterrompue avec soi-même7« … la parole intérieure [est] celle que tout sujet se tient à lui-même, qui est à la fois parole et absence de parole, où le sujet est à la fois lui-même et un autre, où raison et déraison coexistent. » (Clarisse HERRENSCHMIDT, Les trois écritures. Langue, nombre, code, 2007, Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, p. 36). , tissée des confidences que l’on se fait, peut-être des compliments que l’on s’offre ou, plus probablement, des reproches que l’on s’administre — bien inutilement d’ailleurs (mieux vaudrait se consoler et se corriger plutôt que s’accabler). Elle est le recueil des plans qu’on tire sur la comète, des histoires que l’on se raconte, des chansons que l’on se chante, des films que l’on se fait. Mêlant ruminations8« Il y a aussi des pièges, comme celui des ruminations, ces pensées et émotions centrées sur ce qui nous préoccupe, qui capturent notre attention durablement, mais tournent en boucle et se révèlent stériles. Les ruminations sont un des ratés de l’introspection, notamment lors des moments de souffrance… » (Christophe ANDRÉ, La vie intérieure, 2018, Paris : éd. Iconoclaste / France culture, Introduction). et fantasmes9« Sur l’écran noir de mes nuits blanches / Moi je me fais du cinéma / Sans pognon et sans caméra / Bardot peut partir en vacances / Ma vedette, c’est toujours toi. » (Claude NOUGARO, « Le cinéma » (chanson), Le cinéma (album), 1962, Label : Philips, Paroles : Claude Nougaro, Musique : Michel Legrand)., intuitions et prières, images et fulgurances, pensées sans mots et mots sans intérêt10Cf. « … cet ensemble de pensées plus ou moins fugitives, de sentiments plus ou moins confus dont l’objet est si difficile à cerner. » (Alain CAQUOT, « Propos d’introduction », Ritualisme et vie intérieure. Religions et culture, 1989, Paris : Éd. Beauchesne, coll. Le point théologique, Actes des colloques de 1985 et 1987, p. 7-16, spéc. p. 13)., la vie intérieure est protéiforme et fragmentée11« Mélange subtil, à la limite du perceptible, de tout petits fragments, généralement inachevés, d’émotions, de souvenirs, de réflexions, d’images, et aussi de pulsions, d’envies, de détestations et de désirs souvent mi-refoulés, mi-avoués. Un flux quasi ininterrompu, ponctué d’une myriade de microjugements sur tout : j’aime, j’aime pas, elle est belle, qu’est-ce que ce type a l’air con… » (Patrice VAN EERSEL, « Introduction », À la recherche de la vie intérieure, 2016, Éd. Albin Michel, p. 13-14)..

2. Profondeur de la vie intérieure

7. Le silence. La méditation, la réflexion ou la contemplation s’épanouissent dans le silence, qui est l’absence de paroles et de bruits. Ces activités immobiles et discrètes — improductives par essence — impliquent un certain rapport au temps, incompatible avec les injonctions de la modernité12« … la modernité a engendré un monde qui nous rend l’existence même d’une vie intérieure de plus en plus difficile. » (Patrice VAN EERSEL, « Introduction », À la recherche de la vie intérieure, 2016, Éd. Albin Michel, p. 11).. Pour avoir une vie intérieure riche, il faut accepter de s’embêter. Il convient de refuser d’être sans cesse informé, sollicité, diverti et savoir se ménager du temps véritablement libre, c’est-à-dire vacant, disponible, inoccupé13« Les menaces sur notre vie intérieure sont nombreuses, et les plus grandes résident dans les pollutions mentales insidieusement liées à nos modes de vie contemporains. Nos sociétés sont pressées et nous poussent à l’accélération ; or, la vie intérieure prend du temps : écouter, observer, ressentir, réfléchir, douteur, décider d’agir ou de ne rien faire… » (Christophe ANDRÉ, La vie intérieure, 2018, Paris : éd. Iconoclaste / France culture, Introduction).. Chez l’enfant comme chez l’adulte, il ne peut y avoir de vie intérieure digne de ce nom sans rêverie14« Et c’est pourquoi un mode de vie exclusivement tourné vers l’extérieur, réel ou digital, un mode de vie dans lequel tous les moments d’ennui, d’attente, d’inactivité sont bannis, un mode de vie où on ne passe plus jamais de temps à ne rien faire, ou à s’abandonner à sa vie intérieure, un mode de vie où, finalement, ce réseau cérébral par défaut est insuffisamment sollicité, représente sans doute à long terme un risque de grand déséquilibre intérieur. » (Christophe ANDRÉ, La vie intérieure, 2018, Paris : éd. Iconoclaste / France culture, Introduction)..

8. La solitude. Le silence, la solitude et l’ennui sont des préalables indispensables à l’auscultation de son monde intérieur. Ce sont eux qui rendent possibles la lente descente à l’intérieur de soi-même, l’immersion dans les tréfonds du subconscient, l’exploration des sinuosités du cœur15« … la vie intérieure fonctionne « à bas bruit », faite de tout ce qui spontanément n’attire par l’attention, ni celle des autres, ni même la nôtre. Autrement dit, c’est la partie immergée du fonctionnement de notre esprit. Immergée mais pas inaccessible… » (Christophe ANDRÉ, « Attention, l’essentiel de notre intériorité ne fait pas de bruit », À la recherche de la vie intérieure, 2016, Éd. Albin Michel, p. 16).. On doit rechercher cette confrontation avec soi-même, supporter l’angoisse d’un dialogue intérieur parfois déroutant16« Que craindre au monde, sinon la solitude et l’ennui ? » (Georges BERNANOS, Sous le soleil de Satan, 1926, éd. Plon-Nourrit et Cie, p. 38). et, sans pudeur17Comp. « … l’homme qui entreprendrait de dévoiler sa vie intérieure ne la mettrait-il pas, pour ainsi dire, en habits de fête ? » (Alain CAQUOT, « Propos d’introduction », Ritualisme et vie intérieure. Religions et culture, 1989, Paris : Éd. Beauchesne, coll. Le point théologique, Actes des colloques de 1985 et 1987, p. 7-16, spéc. p. 14)., oser se faire à soi-même les aveux qui dérangent. Car, dans la vie, on ne peut rien réussir ni même entreprendre de substantiel tant que — s’étant affranchi du jugement de ses congénères — on ne s’est vu tel que l’on est.

« Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l’ignorance, la médisance, l’envie, l’oubli de soi-même et de Dieu. »18Jean DE LA BRUYÈRE, Les caractères de Théophraste, traduits du grec, avec Les caractères ou les mœurs de ce siècle, 1688, Paris : éd. Michallet, p. 287.

9. La liberté. Ce détachement des autres et du monde est le prix à payer pour accéder à la pleine conscience. On ne trouve de liberté véritable qu’en soi19« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! » (Georges BERNANOS, La France contre les robots, 1944, Éd. Robert Laffont, 1947, chap. 6, p. 138)., ce qui suppose la fréquentation assidue de soi-même : passer du temps seul, observer des choses sans intérêt, aller marcher dans la nature20« Les pensées profondes ont besoin d’air libre. » (L. G., Correspondance privée de l’auteure, 25 sept. 2015).. Au début, il faudra lutter contre la peur de la solitude ; bien vite, c’est la tentation de ne plus vivre qu’en soi qu’il faudra combattre (quand il est demandé aux Hommes de vivre dans le siècle ou, à défaut, sur la Terre)21Le « siècle » « désigne […] l’état de la vie mondaine, en tant qu’il est opposé à l’état d’une vie chrétienne, de la vie religieuse » (Dictionnaire de l’Académie Française, 8e éd., Siècle, 2). C’est la différence entre « vivre dans le siècle » et « vivre selon la règle », par exemple celle de Saint-Benoit.. Car la densité de vos états d’esprit et la beauté de vos états d’âme constitueront peu à peu un monde parfait, qui vous ressemble, qui vous apaise et vous ressource, un monde dans lequel vous pourrez définitivement être vous-même22« Notre vie intérieure est notre principal espace de liberté dans une société où nos goût sont fichés et analysés, nos pensées et nos émotions manipulées, nos comportements anticipés et programmés. » (Christophe ANDRÉ, La vie intérieure, 2018, Paris : éd. Iconoclaste / France culture, Introduction)..

10. Un refuge. Ce monde clos mais infini, limité mais inépuisable, c’est l’arrière-boutique chère à MONTAIGNE. C’est le refuge privé que chacun peut édifier en lui-même, dans la retraite de son for intérieur. Tout être peut s’aménager un jardin secret, un domaine réservé qu’il pourra arpenter, entretenant ses passions, affinant ses goûts, cultivant ses pensées. Tel un abri de fortune ou une terre d’asile, ce lieu de l’intimité sauvegardée offrira secours et protection contre la médiocrité ambiante, également contre la frénésie des bruits du monde. Dissimulé à la vue des autres, ce sanctuaire saura préserver la pureté de l’âme, l’intimité de l’intelligence, le secret des sentiments.

11. Une force. Dans le recueillement de la pensée qui se déploie et se féconde, la vie intérieure console de la pesanteur quotidienne ; elle apporte son lot d’évasion, procure l’absolu qui revigore23« Cet état fait dans l’âme un paradis anticipé ; l’oraison [la prière permettant d’entrer en communication avec Dieu] paraît alors un exercice si plein de délices, qu’on y passerait agréablement sans le moindre ennui les jours tout entiers ; et l’on dirait volontiers […] qu’il fait bon ici ! bâtissons-y des tentes et des demeures. / Mais il faut bien remarquer ici, pour l’instruction des âmes, qu’encore que cet état d’abondance et de ferveur sensible soit le plus doux et le plus commode, il n’est pourtant pas toujours le meilleur, ni le plus sûr. » (Maximien DE BERNEZAI, Traité de la vie intérieure, Lyon : Éd. Périsse Frères, 1862, Livre I, chap. 3, p. 28-29).. La vie en société est parfois étouffante ; il devient nécessaire d’entrer en soi pour aspirer une bouffée d’air frais et reprendre tranquillement son souffle. Qui aurait instinctivement associé activité mentale et bulle d’oxygène ? C’est pourtant ce qu’elle est : une respiration. Même pour un bref instant, l’irruption d’un souvenir heureux redonne force et courage, reconnecte à ce qu’il y a de meilleur en soi. La vie intérieure — qui est la matrice de la représentation du monde et de l’usage que chacun en fait — est le siège de la foi en l’existence et de l’espérance en l’avenir24Comp. « La vie intérieure considérée dans ses exercices, est l’habitude de penser, de vouloir et d’agir en esprit de foi, de voir Dieu en tout et de se recueillir en sa sainte présence. » (Anonyme, Pratique de la vie intérieure, à l’usage des gens du monde, 2e éd., 1851, Lyon : impr. Pélagaud, p. 27)..

12. Un combat. De sa robustesse dépend l’attitude à la vie. L’instabilité interne — les tempêtes et tourments de l’âme — gâte la sérénité du jardin secret et le baromètre intérieur fait le yoyo entre beau fixe et orage25« À force de mouvements contradictoires, de sautes d’humeur, de variations en tous sens, [Lamartine] se trouve plongé dans un étrange désordre. Il hésite entre la foi et l’incrédulité, entre la diplomatie et la poésie, entre la retraite à Saint-Point et les expéditions lointaines, entre la fougueuse Italienne et la raisonnable Anglaise. Avide et las d’action, dégoûté de la terre, irrité contre le ciel, ses passions bouillonnent, ses regrets et espoirs se heurtent : malade et désespéré un jour, alerte et plein d’entrain le lendemain. Ainsi débordant de jeunesse et de vie, qu’il est humain ! » (Jean DES COGNETS, La vie intérieure de Lamartine, 1913, Paris : Mercure de France, p. 100).. Dans l’arène de son arrière-boutique, il est fréquent que l’on mène des combats imaginaires contre ses ennemis. Ces luttes sont saines quand elles poussent au dépassement de soi et donnent l’énergie d’affronter la réalité. Mais il y a aussi les batailles qu’on se livre à soi-même, ces luttes intimes d’une rare violence qui opposent le devoir à l’amour, le cœur à la raison, également le personnage au joueur. C’est la maturité qui apporte la réponse, tempérant les ardeurs néfastes, calmant les ambitions stériles, découvrant aussi toutes les merveilles que la fougue de la jeunesse faisait ignorer.

3. Beauté de la vie intérieure

13. Un secret. Le charme et l’agrément de la vie intérieure tiennent à ses mystères. C’est l’obscurité qui en préserve l’éclat : le secret est une nécessité fondamentale de l’épanouissement profond26« Dans le domaine de la connaissance spirituelle, qu’on appelle aussi connaissance du cœur, il existe des affinités évidentes entre le silence, le secret et le désir. En effet, pour user de métaphores, voici comment on approche de la maison du cœur : le désir ouvre la porte ; le silence permet d’y demeurer ; le secret protège l’habitation intérieure. » (Jacqueline KELEN, La puissance du cœur, 2009, Éd. La Table Ronde, Quatrième de couverture).. Car personne ne saura vous comprendre comme par enchantement, tandis que chacun se croira fondé à vous juger, à se prononcer sur vos desseins, à dénigrer vos espoirs. C’est pourquoi la vie intérieure niche de préférence aux heures du soir ou de la nuit, quand le cerveau peut faire son jogging en paix, que mille questions futiles mais délicieuses peuvent vous traverser, vous envahir, vous inonder. L’esprit aussi a besoin de courir dans la forêt, de battre la campagne, de faire des sauts de cabri.

14. Une métamorphose. Les nuances de la pensée et la subtilité des songes éclosent dans les murmures de sa petite voix intérieure27« Valorisée par les Anciens, ignorée des Modernes, la voix intérieure est enfin à l’ordre du jour des sciences de l’homme. Cette voix intime qui m’interpelle, me parle, me susurre ou me crie à l’oreille, pour m’accabler, me réconforter, commenter ce qui advient ou me faire la lecture, n’est pas seulement là pour m’encombrer de sa compagnie ; elle confère à la vie humaine une profondeur délibérative et un recul face au cours du monde. / L’idée même d’une intériorité psychique est en effet tributaire de la possibilité de s’entretenir à tout instant avec soi-même. » (Victor ROSENTHAL, Quelqu’un à qui parler. Une histoire de la voix intérieure, 2019, Éd. PUF, Hors collection, Quatrième de couverture).. C’est la déambulation dans la galerie d’un cloître intime, sur les remparts d’une forteresse (ou d’une chambre) à soi28Cf. Virginia WOOLF, Une chambre à soi, 1929. qui affinent les perceptions, affirment les ambitions, affûtent les intentions. Vivre à l’écoute de sa vie intérieure permet toutes les transformations, qu’il s’agisse de modeler sa personnalité, de développer ses dons artistiques29« Vous dites que je suis secrète et discrète… je ne sais pas. Enfin, en tout cas, je crois que dans la vie d’un musicien, ce qui est le plus important, ce ne sont pas les apparences, ce ne sont même pas les rapports que l’on peut avoir avec les autres personnes (enfin j’entends par là des rapports normaux, je ne parle pas des rapports privilégiés). Je crois que ce qu’il y a de plus important chez un artiste, c’est d’avoir une vie intérieure et c’est celle-là qu’il faut cacher. » (Catherine COLLARD (pianiste), interview sur France Musique, citée dans l’émission « Femmes, je vous aime (2/5) », 8 mars 2014). ou de façonner son avenir. L’éveil spirituel doit être recherché comme une vertu. Il doit être pratiqué comme une hygiène de vie propre à trouver un équilibre entre l’intériorisation de l’extériorité (la perception et la digestion du monde30« En lui prêtant une attention tranquille et régulière, on découvre alors que la vie intérieure n’est pas un repli sur soi, un enfermement dans une intimité hermétique et protectrice face à la fureur et à l’absurdité du monde. Ou, du moins, qu’elle n’est pas que cela. La vie intérieure, c’est avant tout l’accueil du monde en nous, la manière dont nous le percevons, le comprenons, digérons ses leçons ; cette manière est unique, liée à ce que nous sommes, à ce que toute notre vie a fait de nous. » (Christophe ANDRÉ, La vie intérieure, 2018, Paris : éd. Iconoclaste / France culture, Introduction).) et l’extériorisation de l’intériorité (l’affiliation et la participation au monde).

« Et si personne ne me lit, ai-je perdu mon temps en occupant mon esprit, pendant tant d’heures oisives, de pensées aussi utiles et aussi agréables ? Moulant ce portrait sur moi-même, il a fallu si souvent me façonner et mettre de l’ordre en moi pour extraire cette image que le modèle s’est affermi et, en quelque mesure, formé lui-même. En me peignant pour autrui, je me suis peint intérieurement de couleurs plus nettes que ne l’étaient celles que j’avais d’abord. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m’a fait, livre consubstantiel à son auteur, qui ne s’occupe que de moi, qui est un membre de ma vie, qui ne s’occupe pas de tiers et n’a pas de fin extérieure à lui comme les autres livres. Ai-je perdu mon temps en faisant pour moi l’invention de moi-même si continuellement, si soigneusement ? Car ceux qui s’analysent en pensée seulement, et oralement, une heure en passant, ne s’examinent pas aussi essentiellement et ne se pénètrent pas comme celui qui fait de cela son étude, son ouvrage et son métier, qui s’engage à tenir un registre permanent avec toute sa foi, toute sa force. »31Michel DE MONTAIGNE, Les Essais [en français moderne], Gallimard, coll. Quarto, Livre 2, Chapitre 18, p. 808.

15. Une richesse. Contrairement à un mensonge fort répandu, la contemplation et la réflexion ne sont point passives. La quête d’une vie intérieure riche et intense suppose en réalité une démarche active, dans l’attention portée aux mille fragments que contient votre kaléidoscope intérieur32« Nos sociétés sont matérialistes et nous incitent à chercher en dehors de nous la satisfaction de nos besoins fondamentaux : acheter pour être heureux, consommer pour se rassurer, se connecter pour dialoguer ; or, la vie intérieure, c’est avant tout commencer par explorer nos richesses du « dedans » avant de courir après celles du dehors… » (Christophe ANDRÉ, La vie intérieure, 2018, Paris : éd. Iconoclaste / France culture, Introduction).. C’est faire bon usage de son temps que de goûter la joie de sa présence au monde, que de savourer le bonheur d’une connexion avec l’infini33« Se tenir dans la lumière impalpable du secret, dans la profondeur paisible du silence, et dans le feu vivant du désir désiré, c’est, déjà, savourer l’infini. » (Jacqueline KELEN, La puissance du cœur, 2009, Éd. La Table Ronde, Quatrième de couverture).. La méditation ne « coûte » que du temps et du silence, qui sont certes des ressources de plus en plus rares donc précieuses. Se passant aisément de support et d’intermédiaire, la vie intérieure est empreinte de gratuité ; elle est le don que l’on se fait à soi-même.

16. Une volupté. Bien loin d’une cure d’austérité ou d’une expérience de dénuement, la vie intérieure n’est pas un ascétisme. On devrait plutôt la décrire comme une corne d’abondance, comblant l’Homme de multiples bienfaits, satisfaisant sa quête d’élévation, l’apaisant dans sa soif d’absolu34« La vie intérieure a ses douceurs et ses amertumes, ses roses et ses épines ; on y jouit quelquefois des délices du Thabor, et quelquefois aussi on y ressent les douleurs du Calvaire. Pour bien comprendre les délices d’une âme qui se consacre à la piété et à la dévotion, il faut d’abord supposer pour principe, que la vraie et solide joie ne consiste ni dans les plaisirs, ni dans les honneurs, ni dans les richesses de ce monde. Le cœur de l’homme est un petit abîme, où tous les biens créés se perdent sans le remplir ; il n’y a que le grand abîme du cœur de Dieu, qui puisse pleinement le satisfaire. » (Maximien DE BERNEZAI, Traité de la vie intérieure, Lyon : Éd. Périsse Frères, 1862, Livre I, chap. 3, p. 24).. La spiritualité a des splendeurs et des jouissances que le rustre ne soupçonnerait pas. Mais c’est un fait établi : il y a des plaisirs et des raffinements intellectuels qui valent certains plaisirs physiques35« Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ; j’abandonne mon esprit à tout son libertinage ; je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit, dans l’allée de Foi, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées ce sont mes catins. » (Denis DIDEROT, Le neveu de Rameau, entre 1762 et 1773, dialogue philosophique, Introduction)., y compris parmi les plus intenses (même s’il est vrai que les premiers demandent un effort et une initiation plus consistants que les seconds). La compréhension, l’expression, l’esthétique ont leurs délices, les fulgurances de l’esprit leurs orgasmes.

17. Une grâce. Si la magnificence, le rutilement, l’élégance des œuvres artistiques parviennent à séduire un large public, l’aspect plus intime, peut-être plus banal de la vie intérieure, est plus facilement ignoré. C’est pourtant là, au cœur de l’infime et du quotidien (bayer aux corneilles, noter ses rêves, tenir un journal), qu’on reçoit les cadeaux les plus précieux, qu’on est touché d’une grâce aussi inattendue que sublime. Ce monde entier qui vous appartient est une preuve de la bonté divine. Les mouvements de votre âme et le flot de vos pensées sont un coin de perfection, peut-être imparfait mais vivant, vibrant et fertile. Dans le déferlement de drôles de perceptions, d’une foultitude de sensations étranges, c’est parfois la bienveillance du ciel que l’on discerne, les faveurs de la providence, plus simplement l’indulgence de la vie qui sait donner mille occasions de réparer les torts.

18. Une grandeur. Il y a de la majesté dans ce divertissement utile qu’est la vie intérieure, ce qu’aucun dilettante n’ignore du reste. Que serait l’être humain sans cette possibilité de se retirer à tout moment dans la torpeur de son intériorité ? Si elle peut trouver sa fin en elle-même (ainsi en est-il de l’existence de l’ermite ou de la religieuse), la vie intérieure peut également être tendue vers une finalité. Parmi les plus nobles d’entre elles, se trouvent le sens de la dignité, la quête de sérénité, l’aspiration à la justice36« La vie intérieure ou vie spirituelle est la grâce habituelle donnant à l’âme sa forme surnaturelle, ou la justice et la sainteté. » (Anonyme, Pratique de la vie intérieure, à l’usage des gens du monde, 2e éd., 1851, Lyon : impr. Pélagaud, p. 26).. Bien dirigée, la vie intérieure porte à la tempérance et à la plénitude. Mais cette grandeur d’âme nouvellement acquise ne saurait se complaire dans un égoïsme un peu vain. Au contraire, elle doit inciter au partage. Elle commande d’irradier alentour cette belle harmonie et d’offrir au monde ce qu’on a su moissonner de sagesse.

« … tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »37Blaise PASCAL, « Fragment Divertissement n° 4 / 7 », Les Pensées, 1669.

Sources

1. Articles

2. Ouvrages

3. Audiovisuel

  • Catherine COLLARD (pianiste), interview sur France Musique, citée dans l’émission « Femmes, je vous aime (2/5) », 8 mars 2014.
  • Claude NOUGARO, « Le cinéma » (chanson), Le cinéma (album), 1962, Label : Philips, Paroles : Claude Nougaro, Musique : Michel Legrand).

Illustrations