L’exercice du pouvoir

Tenir les ficelles

1. Puissance. L’exercice du pouvoir tel qu’il va être développé dans cette notice s’entend de l’usage orthodoxe des prérogatives attachées au rôle de monarque, d’un exercice conforme à sa destination : la poursuite de l’intérêt général. C’est chose peu commune en pratique car, comme l’a relevé MONTESQUIEU, « c’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. »1MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, 1748, Genève, éd. Barrillot & fils, Tome 1, Livre XI, chap. 4. La cause en est que celui qui exerce de hautes fonctions a toutes les cartes en mains, qu’il tient les rênes du pouvoir2C’est le sens étymologique du verbe « manager » qui vient de l’anglais to manage (gérer, diriger, contrôler, organiser), lui-même issu de l’ancien français mesnager (tenir en main les rênes du cheval), du latin manus (main) et agere (agir)., qu’il tire les ficelles en coulisse comme s’il jouait avec des marionnettes3« Le chef suprême de la première puissance mondiale c’est celui qui tire les ficelles dans l’arrière-boutique. Moi je suis juste un spectacle de marionnettes. La petite journée désarticulée de César le pantin […] » (Pierre Mondy (César) à Alexandre Astier (Arthur), « Nuptiæ », Kaamelott, Livre VI, épisode 6, 2009, réal. Alexandre Astier).. Quand bien même le pouvoir suppose le consentement collectif des autres, le dirigeant est nécessairement en position de force et, trop souvent, il ne trouve de limites qu’en lui-même. Chez quelqu’un pour qui, par définition, l’ambition n’est pas un vain mot, la tâche est ardue…

2. Difficulté. L’exercice du pouvoir est complexe et s’organise autour de plusieurs grandes fonctions : le commandement (1), c’est-à-dire ordonner, le gouvernement (2), c’est-à-dire organiser, et l’incarnation (3), c’est-à-dire personnifier. Les charges du pouvoir sont lourdes4« Un homme sage peut, selon mon opinion, pour l’intérêt des autres, par exemple pour éviter de troubler une assemblée, comme le fit Rusticus, ou pour éviter d’interrompre une affaire importante, remettre à plus tard d’écouter les nouvelles qu’on lui apporte ; mais le faire pour son intérêt ou son plaisir personnel, en particulier s’il est un homme ayant une charge publique, [par exemple] pour éviter d’interrompre son déjeuner, ou même son sommeil, de cela il est inexcusable. » (Michel DE MONTAIGNE, Les Essais [en français moderne], 1592, Paris, éd. Gallimard [2009], coll. Quarto, Livre II, chap. 4, p. 451). et supposent de faire ses preuves dans la durée5« On peut parvenir au sommet — tel un Rastignac du temps présent — à la faveur des circonstances, en usant d’effets, en créant la surprise. Il en faut plus pour s’y maintenir. » (Valérie DEBRUT, « Le jeu politique », Notices [en ligne], 21 nov. 2018, n° 14).. Il faut savoir se montrer digne de sa fonction, entendre la juste contestation, porter une vision, incarner la puissance collective, inspirer ses concitoyens, écouter les conseils (même désagréables), veiller au bon fonctionnement des institutions, protéger les plus faibles, impulser une politique industrielle, promouvoir la culture, etc., etc. On n’en finit jamais.

1. Le commandement

1.1. L’autorité

3. Fondement. L’autorité — qui caractérise la personne exerçant une haute fonction — s’entend au premier chef du pouvoir de commander, de la faculté de contraindre, du droit d’imposer. C’est généralement en vertu de textes (la Constitution, les dispositions légales, les statuts d’une société) que cette autorité est exercée par le chef. D’ailleurs, étonnamment, autorité et auteur ont même étymologie6Les deux mots viennent du latin auctor (créateur, autorité, conseil), lui-même dérivé de augeo (accroître, augmenter, développer, enrichir).. Mais l’autorité en droit (le pouvoir d’imposer) ne fait pas l’autorité de fait (la faculté d’influencer), qui découle de la compétence et du savoir-faire, de l’expérience et de la hauteur de vue, de la capacité à proposer le meilleur projet, à trouver la meilleure solution, à faire preuve d’exemplarité7Comp. « Il est pénible d’être commandé par un homme qui ne vous vaut pas. » (DÉMOCRITE, Les penseurs grecs avant Socrate, Ve-IVe s. av. J.-C., Grèce antique, Paris, éd. Garnier-Flammarion [1964], n° 31, p. 172)..

4. Légitimité. Le prince ne doit jamais oublier que si les gens sont tenus de lui obéir, ils peuvent le faire de bonne ou de mauvaise grâce, avec enthousiasme ou en traînant les pieds8« L’autorité seule ne fait jamais bien ; la soumission des inférieurs ne suffit pas : il faut gagner les cœurs et faire trouver aux hommes leur avantage pour les choses où l’on veut se servir de leur industrie. » (FÉNELON, Les Aventures de Télémaque, 1699, Paris, éd. Didot [1841], Livre III, p. 50).. En conséquence, l’autorité est un sentiment qu’il faut savoir susciter naturellement, par son comportement, sa prestance et son action9« Kent. – […] il y a quelque chose dans votre allure qui me porte à vous appeler maître. / Lear. – Quoi donc ? / Kent. – De l’autorité. » (SHAKESPEARE, Le roi Lear, 1606, Londres, Acte I, scène 4).. Il ne s’agit pas d’être aimé mais respecté et, sans doute, un peu craint. C’est toute la différence entre le chef légal (qui occupe licitement son poste) et le chef légitime (qui siège à sa juste place). D’ailleurs, le chef qui croit devoir rappeler son statut10« J’ai pris des engagements, je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire. » (Emmanuel MACRON, président de la République française, le 13 juil. 2017, discours à l’hôtel de Brienne, Paris). a probablement un problème d’autorité, plus certainement un manque de légitimité. Personne n’oublie jamais qui est le chef ; si vous pensez devoir le mentionner, c’est que le costume est trop large pour vos épaules et que vous n’êtes pas digne de la fonction.

1.2. La décision

5. Une nécessité. Sans doute les Hommes ont-ils besoin d’être dirigés11« Je n’ai pas assez de foi dans la nature humaine pour être anarchiste […] » (John DOS PASSOS, L’initiation d’un homme (1917), 1920, Paris, F. Rieder [1925], coll. Les Prosateurs étrangers modernes, p. 182).. À part quelques ermites ou originaux, chacun se montre volontiers orgueilleux, égoïste et versatile ; chacun voit midi à sa porte, est persuadé de son bon droit et juge les autres avec malveillance12« Quoi ! tu regardes la paille dans l’œil de ton frère ; et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? » (La Bible, Évangile selon Saint-Matthieu, chap. 7, versets 3-5, trad. officielle liturgique).. Il faut que des règles du jeu objectives, surplombantes et omnipotentes, viennent mettre un peu d’ordre à tout ça, qu’elles tranchent les problèmes qui se présentent, qu’elles s’adaptent à l’évolution de la société. C’est précisément l’objet de la prise de décision que de fixer le cap et d’indiquer la marche à suivre pour s’en rapprocher. Une intelligence de la décision enjoint de tenir compte des informations disponibles, de faire preuve de cohérence et de prudence, également d’inventivité et — quand les circonstances s’y prêtent — de faire montre de panache.

6. Une compétence. La capacité à diriger n’est pas innée, elle s’apprend et commence par un travail sur soi13« La maîtrise de soi est la première étape du pouvoir juste. » (Stanis PEREZ, La santé de Louis XIV, 2016, Ceyzérieu (Ain), éd. Champ Vallon, p. 15).. Il faut vaincre en son for intérieur la « volupté de commander »14« […] la volupté de commander, de faire plier, d’intimider, d’éblouir, de frapper ou d’absoudre, qui est une volupté divine et théâtrale. » (Paul VALÉRY, « Propos sur le progrès », Regards sur le monde actuel, 1931)., qui repose sur l’instinct de domination, savoir ménager ses collaborateurs15« Le puissant ne doit pas exercer injustement sa puissance ; les vainqueurs ne doivent pas croire que la fortune leur sourira toujours. » (EURIPIDE, Hécube, 424 av. J.-C., Grèce, dans Théâtre d’Euripide, Tome 2, Paris, Classiques Garnier [1954], p. 115). — même lorsqu’ils n’agissent pas avec la pureté d’intention qu’on aimerait pouvoir attendre d’eux — et, en toute hypothèse, se donner pour but de faire ce qui est juste16« Soyez juste : des rois c’est le devoir suprême. » (Antoine HOUDAR DE LA MOTTE, Inés de Castro, 1723, Paris, Acte V, scène 4, Inès à Alphonse). Comp. « Il n’y a de bonne politique que celle du juste milieu. Le difficile n’est que de savoir où il est. » (Auguste DETŒUF, Propos de O. L. Barenton, confiseur, 1937, Paris, éd. du Tambourinaire [1962], p. 43).. La décision exige des qualités contradictoires (l’imagination et la raison, le pragmatisme et l’idéalisme, le doute et la détermination) que le prince doit savoir concilier. Enfin, à chaque nouvelle résolution, il doit redoubler de vigilance car il est pris dans un tel tourbillon d’événements, un tel enchevêtrement d’influences aussi, qu’il a rarement l’occasion de prendre le temps de la réflexion et, trop souvent, manque de discernement.

2. Le gouvernement

2.1. L’administration

7. Organiser. L’exercice du pouvoir — nécessairement imparfait — se fonde sur la prise de décision permanente, dans des domaines variés (la santé, la diplomatie, l’économie, la culture), à des échelons divers (local, national, international) et selon des temporalités variables (l’immédiateté, le court terme, le temps long). Le but de tout choix politique est l’organisation de la vie en commun ; mais entre l’immensité de cet objectif et l’étroitesse d’une décision, il y a un monde. Ce monde, c’est le fonctionnement des institutions, la mécanique des jeux sociaux, qui recouvrent les modalités du pouvoir — des modalités essentielles que, pourtant, on interroge peu, qu’on abandonne à la technique juridique et, pour l’essentiel, aux usages du temps présent17À toute époque, on gouverne comme agissent les seigneurs, les nobles, les patrons. Il y a beaucoup de mimétisme dans la pratique du pouvoir..

8. Répercuter. Gouverner, c’est d’abord administrer, gérer, régenter, réparer18Il faut rappeler « l’origine domestique de tout pouvoir : rien d’autre que l’administration des choses et des personnes, des ressources et des émotions, et surtout une certaine attention aux détails. » (Patrick BOUCHERON, Un été avec Machiavel, 2017, Paris, éd. des Équateurs / France inter, p. 21).. Pour cela, il s’agit de faire (bon) usage des personnes et des moyens dont on dispose, d’organiser et de fluidifier la coopération, de mettre chacun en capacité de faire au mieux et, plus que tout, d’expliquer la règle du jeu19« Le manager doit expliquer la règle du jeu, parfois la fixer, toujours la faire appliquer. C’est son rôle. Il est donc un organisateur, un planificateur, un pivot. C’est également une ressource, un arbitre et un référent. La réussite de toutes ces tâches repose sur un dénominateur commun : la communication, qui est une bonne gestion de l’information. » (Valérie DEBRUT, « Manager, c’est donner la règle du jeu », Notices [en ligne], 24 oct. 2018, n° 4).. Dans cette perspective, la connaissance de la topographie et de la géographie est un outil essentiel du pouvoir, de même que celle des mœurs et des a priori. Si l’exercice de l’État est un casse-tête, c’est que le pouvoir est pratiqué à vaste échelle, sur un large territoire, ce qui suppose des relais, des ressorts et des rouages tellement nombreux qu’ils ne peuvent pas tous loger dans la tête d’une seule et même personne. D’où l’intérêt des lieutenants et des conseillers.

2.2. La vision

9. Inspirer. À une bonne administration, suffit un bon dirigeant qui fait bon usage de bons conseillers. Ce n’est déjà pas si fréquent. Mais le gouvernement ne saurait faire abstraction d’une vision, d’une inspiration, d’un souffle, présentés comme un tableau d’ensemble guidant la communauté20« […] il y a une grande différence entre le politicien et l’homme d’État. Un politicien, par exemple, est un homme qui pense à la prochaine élection ; tandis qu’un homme d’État pense à la prochaine génération. Le politicien pense au succès de son parti, l’homme d’État au bien de son pays. » (James Freeman CLARKE, « Wanted, a Statesman ! », Old and new, vol. 2, 1870, Boston, Roberts Brothers, p. 644).. Que cet objectif soit atteignable ou non, à la rigueur peu importe. Il faut et il suffit qu’il mette les êtres en mouvement21« Galvaniser les troupes, mettre le jus de la colère ou de la création dans les rouages de la machine et la regarder prendre son essor. » (L. G., Correspondance privée de l’auteure, 6 sept. 2015)., qu’il les pousse à regarder dans une même direction et les encourage à joindre leurs efforts, avec confiance et enthousiasme22« Le moral est une arme de guerre, sire. Vous le savez bien. » (Thomas Cousseau (Lancelot) à Alexandre Astier (Arthur), « L’Orateur », Kaamelott, Livre II, Tome 2, épisode n° 99, réal. Alexandre ASTIER, 2005).. C’est là qu’intervient la notion de stratégie : stratégie de développement, stratégie de défense, stratégie d’indépendance.

10. Inventer. Le danger d’une telle entreprise est évidemment le risque de déception et, corrélativement, de démobilisation si les résultats ne sont pas au rendez-vous. La conduite d’un État ou d’une organisation reste un art du possible23« La politique est l’art des possibles. » (Otto VON BISMARCK, interview par Friedrich Meyer von Waldeck, St. Petersburgische Zeitung, 11 août 1867, reprise dans Fürst Bismarck: neue Tischgespräche und Interviews, vol. 1, 1895, Stuttgart, éd. Stuttgart Deutsche Verlags-Anstalt, p. 248). Comp. « Et pourtant, je préfère croire, pour l’honneur de la dévotion de nos rois, que, n’ayant pas pu ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’il pouvait. » (Michel DE MONTAIGNE, Les Essais [en français moderne], 1592, Paris, éd. Gallimard [2009], coll. Quarto, Livre II, chap. 19, p. 816).. Mais de ce possible, le dirigeant a le devoir de tirer tout le parti qu’il pourra. La simple adaptation aux situations et aux évènements ne suffira pas, pas plus que l’entretien du doux ronron des institutions. Il faudra de l’invention et de l’inspiration, c’est-à-dire la mise en œuvre d’un projet de société qui réponde aux aspirations profondes de la nation. En cela, l’idéologie précède l’action politique et aucun dirigeant ne devrait jamais oser se présenter devant un peuple, devant son peuple, sans avoir de programme politique digne de ce nom. En la matière comme dans d’autres, c’est le poète qui sait trouver les mots : « agir en primitif et prévoir en stratège. »24René CHAR, Feuillets d’Hypnos, 1946, Paris, éd. Gallimard, coll. Espoir, fragment n° 72.

3. L’incarnation

3.1. La représentation

11. Incarner. L’exigence, le courage, l’audace, également la droiture et la grandeur, le rejet de l’abattement face au péril et la volonté de révéler le meilleur en chacun feront d’un dirigeant un meneur, un capitaine d’industrie, un homme d’État. Le prince est celui qui représente le groupe, à la fois au sein du corps social et dans ses relations extérieures. C’est donc lui qui « incarne », c’est-à-dire qui « donne corps » à ce qui n’est en fait qu’une abstraction, une fiction (la nation, une entreprise)25« On peut considérer que trois éléments entrent en ligne de compte pour composer l’image d’un homme politique et déterminer sa crédibilité : la compétence, la puissance de sa vision et sa capacité d’incarnation. […] La puissance d’incarnation est l’élément à la fois le plus difficile à cerner et le plus important à posséder dans la conquête de la crédibilité politique en vue de l’exercice de la magistrature suprême. Elle consiste en une double fonction de représentation et de symbolisation. » (Pierre ROSANVALLON, « De l’incarnation en politique », Libération [en ligne], 2 mars 1995).. Cette représentation ne tombe pas du ciel : il faut la forger. Aidé de ses conseillers, le dirigeant doit s’échiner à interpréter la réalité, à produire des significations, à restituer l’intelligibilité du monde26« La puissance d’incarnation renvoie là à une capacité bien particulière : celle d’apparaître comme une force d’interprétation de la réalité, dans une société souvent opaque qui a du mal à se comprendre. Il s’agit de rendre la société plus lisible, de lui donner forme sensible et sens intelligible. […] La force de vision d’un candidat à la présidentielle, notion assez vague, s’apparente à quelque chose de très profond : la capacité de donner un sens fort à un moment précis de l’Histoire. » (Ibid.)..

12. Personnifier. C’est à lui qu’incombe la lourde tâche de personnifier l’identité collective, de proposer une figure identificatoire27« La représentation renvoie donc à un mécanisme complexe de production de l’identité collective. Elle consiste en un processus d’identification qui éclaire tout en rassurant et en protégeant. » (Ibid.). que tous pourront s’approprier et dont ils seront fiers. Cette responsabilité exige des qualités somme toute peu communes — la présence, le charisme, l’éloquence, également l’ardeur et la bravoure — qui, seules, parviennent à cristalliser les projections d’une communauté. Dès lors, le lecteur comprend qu’il ne peut y avoir de pouvoir sans mise en scène, comme il n’y a de magie sans artifice. Mais cette représentation collective doit s’appuyer sur du solide : l’intérêt général28« À celui qui est uniquement soucieux de la grandeur de l’empire (et non de la sienne), à celui qui ne désire que le bien de l’empire (et non le sien propre), qu’à celui-là on confie l’empire, (et il sera en bonnes mains). » (LAO-TZEU, Le Tao-Tei-King, dans Les pères du système taoïste, Tome 2, 1913, Ho-kien-fou (Chine), impr. de Hien Hien, trad. Léon Wieger, chap. 13, p. 28)., le destin de la nation et, dans une moindre mesure, l’opinion publique.

13. Surplomber. À dire vrai, la seule opinion qui ne compte pas, c’est celle du chef. Lui ne doit jamais se demander ce qu’il pense — puisqu’une opinion personnelle est le fruit de préjugés, c’est-à-dire d’un milieu qui, par hypothèse, n’est représentatif que d’une fraction du corps social — mais ce qu’il est juste de penser. On ne gouverne ni selon ses croyances, ni selon ses humeurs, mais en fonction d’une vision globale, en ayant une profonde connaissance des rouages institutionnels, de la composition de la société et des aspirations populaires. C’est une vérité à méditer. Avec des opinions, on ne fait pas de politique ; on ne fait que de la tambouille.

3.2. La symbolisation

14. Décor. Le pouvoir exige diplomatie et signes forts29« Quand on gouverne, de temps en temps, on doit donner des signes forts ! […] tous les chefs d’État savent ça ! » (Josée Drevon (Ygerne) à Alexandre Astier (Arthur), « La foi bretonne », Kaamelott, Livre IV, Tome 1, épisode n° 19 ; réal. Alexandre ASTIER, 2006).. Plus que tout, et cela est dit sans cynisme, il doit se soucier des apparences30« Le roi Arthur. – Qu’est-ce que je fais ? Parce qu’ils n’ont pas suivi les ordres, là. […] Quinze jours de cachot : vous croyez que ça fait crédible ? / Le seigneur Calogrenant. – Ça me paraît jouable. » (Alexandre Astier (Arthur) à Stéphane Margot (Calogrenant), « Morituri », Kaamelott, Livre III, Tome 1, épisode n° 41 ; réal. Alexandre ASTIER, 2005).. Même modernes et connectés, les peuples restent avides de protocole, de cérémonial, de décorum31« Le jeu politique est une gigantesque machine à produire des normes et des symboles, à faire appliquer ces normes — les règles du jeu, qui sont autant de vecteurs d’influence — en jouant de symboles. » (Valérie DEBRUT, « Le jeu politique », Notices [en ligne], 21 nov. 2018, n° 19).. Le rutilement des paroles et des parures fait toujours son petit effet. Clos, discrets, feutrés, les lieux du pouvoir fascinent, qui abritent, entre éclat et opacité, dans le strict respect de l’étiquette, les manigances des grands de ce monde.

15. Lieux. L’Alhambra (à Grenade, en Espagne), la villa Aso (Abuja, Nigeria), la Casa Rosada (Buenos Aires, Argentine), le château de Versailles (France), la Cité interdite (Pékin, Chine), l’Élysée (Paris, France), l’Escurial (Madrid, Espagne), le Kōkyo (Tokyo, Japon), le Kremlin (Moscou, Russie), la Maison-Blanche (Washington, USA), la Maison Dorée de Néron avec son incroyable salle à manger tournante (Rome antique), la Moneda (Santiago, Chili), le palais royal de Phnom Penh (Cambodge), le palais Sékhoutouréya (Conakry, Guinée), le palais royal des Tonga (Nukuʻalofa, Polynésie), le Pražský hrad (Prague, République tchèque), la Prezidentūra (Vilnius, Lituanie) ou Rashtrapati Bhavan (à New Delhi en Inde) sont tous des lieux d’apparat et de représentation qui, sous la magnificence des dorures, symbolisent la puissance et le prestige de leur occupant.

16. Fantasmes. On glisse doucement mais sûrement vers la dimension émotionnelle et affective du pouvoir, telle qu’analysée par Max WEBER32« La domination charismatique [existe] en vertu de l’abandon affectif à la personne du maître et à ses dons de grâce (charisme), facultés magiques, révélations ou héroïsme, puissance de l’esprit et de la parole étant les principaux d’entre eux. Ce qui est perpétuellement nouveau, qui sort du quotidien, qui n’a encore jamais existé et qui, par là-même, entraîne l’adhésion émotionnelle, est ici à la source du dévouement personnel. La domination du prophète, celle du héros de guerre, du grand démagogue en sont les types les plus purs. » (Max WEBER, « Les trois types purs de la domination légitime », 1917, Sociologie [revue], vol. 5, n° 3, 2014, pp. 291-302, §16)., cette dimension essentielle à qui prétend rassembler une communauté ou, plus prosaïquement, à briller parmi ses homologues. Si aucun dirigeant ne peut faire l’économie d’un projet de société clair et cohérent, aucun non plus ne doit négliger de faire rêver33« […] ce qui compte dans l’art de gouverner, ce n’est pas seulement l’action publique telle que se concrétise, mais aussi la capacité du gouvernant à être un modèle et à faire rêver. » (Jonathan BOCQUET, « De l’idéal de la Table Ronde à la pratique du pouvoir », dans Florian BESSON, Justine BRETON [coll.], Kaamelott. Un livre d’histoire, 2018, Paris, éd. Vendémiaire, p. 115). et, au-delà de la réalité, de toucher l’âme des gens. Toute nation aspire à se fédérer autour de valeurs communes, de projets collectifs et de grands personnages ; toute nation aspire à vibrer et à communier. Parce qu’il dépasse le cadre des relations personnelles, le pouvoir est forcément une apparence et, peut-être, une imposture. Mais cette imposture reste essentielle : la figure du chef est un résidu d’archaïsme dont l’humanité n’est pas encore prête à faire l’économie. C’est cela, au fond, qui explique que les cercles du pouvoir soient de tels paniers de crabes.

Références

Livres

Articles

Divers

  • La Bible, Évangile selon Saint-Matthieu, chap. 7, versets 3-5.
  • Kaamelott, réal. Alexandre ASTIER : « L’Orateur », Livre II, Tome 2, épisode n° 99, 2005 ; « Morituri », Livre III, Tome 1, épisode n° 41, 2005 ; « La foi bretonne », Livre IV, Tome 1, épisode n° 19, 2006 ; « Nuptiæ », Livre VI, épisode 6, 2009.
  • René CHAR, Feuillets d’Hypnos, 1946, Paris, éd. Gallimard, coll. Espoir, fragment n° 72.
  • EURIPIDE, Hécube, 424 av. J.-C., Grèce, dans Théâtre d’Euripide, Tome 2, Paris, Classiques Garnier [1954].
  • Antoine HOUDAR DE LA MOTTE, Inés de Castro, 1723, Paris, Acte V, scène 4.
  • Emmanuel MACRON, président de la République française, le 13 juil. 2017, discours à l’hôtel de Brienne, Paris.
  • SHAKESPEARE, Le roi Lear, 1606, Londres, Acte I, scène 4.

Illustrations