Histoire

La civilisation, grandeur et décadence

1. Émergence de la civilisation

1. Toute société met en œuvre une stratégie (inconsciente) de survie, fondée sur des choix qui régissent le prélèvement et la production des ressources, la répartition de ces ressources entre les membres (y compris l’espace), la satisfaction de leurs besoins (le logement, la sécurité, le déplacement) et la prise de décisions collectives (la régulation des rapports, la défense de la communauté, l’aménagement du territoire). Résultant de la conjonction du milieu naturel et d’une culture locale, ces choix peuvent faire d’une société une tribu, un État, voire une civilisation1Sachant que, lorsqu’ils existent tous, ces différents niveaux se superposent en un même lieu..

2. La civilisation, entendue comme une unité culturelle plus vaste qu’une nation, naît lorsqu’un rêve de grandeur (autrement dit, un mythe2« Les civilisations ont toujours été une tentative poétique, que ce soit religion ou fraternité, pour inventer un mythe de l’homme, une mythologie des valeurs, et pour essayer de vivre ce mythe ou du moins de s’en rapprocher, le mimer de sa vie même, l’incarner dans le cadre d’une société. » (Romain GARY, La nuit sera calme, 1974, Paris : Gallimard, coll. Air du temps, p. 223). « Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute. » (Emil CIORAN, La Chute dans le temps, 1964, Éd. Gallimard, coll. nrf essais). « Don Quichotte représente la jeunesse d’une civilisation : il s’inventait des événements… » (Emil CIORAN, Syllogismes de l’amertume, in Œuvres, coll. Quarto, éd. Gallimard, 1995, p. 769)., une fiction) peut s’édifier sur un milieu naturel favorable (ou bien exploité). Ainsi la civilisation n’est-elle pas simplement le résultat d’une croissance quantitative (ressources et population), mais également le fruit d’un développement qualitatif (techniques et arts). Elle représente un progrès.

« Il ne faut pas voir uniquement dans la succession des civilisations le retour du même cycle de croissance et de désagrégation. À mesure que les civilisations se succèdent et disparaissent pour faire place à d’autres, l’humanité avance dans sa marche. »

« Pour donner un sens à l’effort humain, il faut que l’histoire, prise comme un tout, s’oriente plus ou moins consciemment vers une fin, qu’elle soit ascension et non plus seulement répétition. » 3Robert DERATHÉ, « Les deux conceptions de l’histoire chez Arnold J. Toynbee », Revue française de science politique, janv.-mars 1955, p. 119-128, spéc. p. 125 et 127.

2. Grandeur de la civilisation

3. Loin de se contenter d’organiser la vie sociale, une civilisation propose donc un art de vivre, qui s’étend aux manières de table (le banquet gréco-romain4« Le banquet est une activité représentative des valeurs de l’élite gréco-romaine du IIe siècle apr. J.-C. Il symbolise l’otium (loisir) et la paideia (culture). Le banquet était déjà le cadre de la transmission des normes comportementales et des valeurs de l’élite à l’époque archaïque, en Grèce, par l’entremise des poèmes épiques et lyriques et par l’observation des pratiques des Anciens. » (Robin NADEAU, Les manières de table dans le monde gréco-romain, 2010, Presses universitaires de Rennes, Quatrième de couverture).), aux pratiques sexuelles (le harem, la pornographie), aux croyances (l’exceptionnel essor de la religion en Égypte), aux divertissements (les jeux du cirque), aux installations domestiques (le chauffage par hypocauste5Cf. BNF, « Le chauffage« , Passerelles – Histoire de l’architecture, de la construction et des métiers du bâtiment, 2015.) et aux soins du corps (la fréquentation des thermes6« Pour les Grecs, les thermes sont un lieu où se détendre après l’exercice physique et se laver avant d’enduire son corps d’huile. Pour les Romains, les thermes jouent aussi un rôle social extrêmement important : on y va tous les jours pour y rencontrer ses amis, y faire du sport, se cultiver dans les bibliothèques ou y parler affaires. » (« Les thermes et l’eau courante à Rome », Le pont du Gard, Ier siècle après J.-C., Passerelles(s) BNF [en ligne], 2015.). Ce mode de vie est censé distinguer le civilisé du barbare, toute civilisation se percevant comme un îlot d’ordre dans un monde de chaos.

4. Mais le barbare appartenant en fait à une autre civilisation, chacun se retrouve à être le barbare d’un autre7Étymologiquement, le barbare est celui qui ne parle pas la belle langue grecque mais s’exprime par ce qui semble être des borborygmes, des babillements, un charabia (« bar-bar »). Le barbare, c’est donc l’autre.. La civilisation repose sur des fictions qui assurent une coopération plus vaste et plus intense des communautés humaines — d’où l’essor des mythologies, religions, royautés et philosophies qui racontent la civilisation pendant qu’elle se fait. La civilisation naît donc quand des jeux sociaux de plus en plus complexes s’élaborent et s’imbriquent pour assurer une collaboration d’envergure entre les êtres. La cité et l’empire se ressentent eux-mêmes comme une ambition, aussi esthétique qu’éthique8« Les hommes sont donc obligés de vivre en société ; sans elle, ils ne pourraient pas assurer leur existence ni accomplir la volonté de Dieu, qui les a placés dans le monde pour le peupler et pour être ses lieutenants. Voilà ce qui constitue la civilisation, objet de la science qui nous occupe. » (Ibn KHALDOUN, Al-Muqaddima (les Prolégomènes), 1377, Tunisie, 1ère partie, 1ère section, 1er discours préliminaire)., qui frôle parfois la démesure9« Trop d’ambition a perdu les plus grands empires ! » (Jules VERNE, Michel Strogoff, 1876, partie 2, chap. 1).. Édifices, divinités, arts et conquêtes : il faut que la civilisation resplendisse et brille de mille feux.

3. Caractères de la civilisation

5. Dans l’Antiquité, ce sont de nombreuses civilisations qui apparaissent, au Proche-Orient, en Asie, en Europe et en Amérique du Sud. L’Histoire du monde en verra bien d’autres (qui n’ont certes pas toutes laissé leur « carte de visite »10« Les perfections de l’industrie ne soufflent pas la vie à un peuple, et ne diront pas à l’avenir qu’il a existé ; tandis que l’art égyptien, l’art mexicain, l’art grec, l’art romain avec leurs chefs-d’œuvre taxés d’inutiles, ont attesté l’existence de ces peuples dans le vaste espace du temps, là où de grandes nations intermédiaires dénuées d’hommes de génie ont disparu, sans laisser sur le globe leur carte de visite ! » (Honoré DE BALZAC, Modeste Mignon, Œuvres complètes de H. de Balzac, éd. A. Houssiaux, 1855, vol. 4, p. 280).), jusqu’à celles d’aujourd’hui et celle dont vous êtes, vous, issu·e. Qu’elles soient antiques ou modernes, orientales ou occidentales, toutes les civilisations ont des points communs. Mais la diversité de leurs manifestations rend difficile la construction d’un modèle universel. Où (et quand) commence la civilisation ? Et, plus important encore, quand déchoit-elle ?

6. Voici dix critères11Cf. Vere Gordon CHILDE, “The Urban Revolution”, Town Planning Review, Liverpool University Press, avril 1950, vol. 21, n° 1, p. 3-17. pour identifier une « cité » au sens politique, c’est-à-dire une unité civilisationnelle, pour en prendre le pouls et anticiper son évolution.

  1. Une civilisation s’étend sur un territoire important et densément peuplé. C’est pourquoi la cité est le premier avatar de la civilisation, qui concentre les lieux de travail et de vie.
  2. La division du travail y est généralisée, il existe des artisans spécialisés qui besognent à temps plein, tandis qu’une frange de la population (une classe supérieure) n’a pas à travailler de ses mains pour vivre.
  3. Un chef concentre le surplus de production agricole, qu’il prélève par le biais de taxes ou de redevances quelconques. Il faut donc que la population produise ce surplus, qui constitue un premier capital disponible.
  4. Une architecture monumentale (temple, grenier, palais, citadelle, remparts) domine les habitations, symbolise la concentration des richesses et définit une civilisation par un style propre.
  5. Une partie des habitants de la cité constitue une classe dirigeante (fonctionnaires, militaires, prêtres, scribes), qui accapare une fraction importante du surplus produit.
  6. Cette civilisation invente des techniques de notation, d’enregistrement, de compilation des données et des informations (c’est-à-dire une forme d’écriture, même simplement comptable et/ou scientifique).
  7. La civilisation est suffisamment avancée pour avoir développé des sciences prédictives (arithmétique, géométrie, astronomie), qui trouvent des applications pratiques (établissement d’un calendrier, régulation de l’agriculture).
  8. Sur le surplus dégagé, la communauté fait vivre des artistes (peintres, sculpteurs, architectes) qui permettent l’essor artistique de la civilisation, notamment par l’invention de styles esthétiques.
  9. La communauté en question s’insère dans un tissu d’échanges commerciaux qui permet l’importation (parfois lointaine) de matières premières indisponibles et l’exportation de richesses produites (ou extraites) sur son territoire.
  10. Une organisation de type étatique, basée non plus sur les liens de parenté mais sur un lieu commun de résidence (la cité), assure la sécurité de la communauté et, notamment, de ses artisans.

4. Décadence de la civilisation

7. L’Égypte ne sera pas toujours puissante ni unie : les civilisations naissent, se développent12« La civilisation, telle que nous la connaissons, est un mouvement et non pas une condition, elle est un voyage et non pas un port. » (Arnold TOYNBEE, La Civilisation à l’épreuve, 1951, Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des Idées, p. 66). et meurent13« Donc les empires, comme les individus, ont une existence, une vie qui leur est propre ; ils grandissent, ils arrivent à l’âge de la maturité, puis ils commencent à décliner. » (Ibn KHALDOUN, Al-Muqaddima (les Prolégomènes), 1377, Tunisie, 1ère partie, 3e section, vol. 1er).. Ce que l’Antiquité apprend aux Hommes, ce sont les conditions d’équilibre de la civilisation et, partant, la décadence qui la menace14« Le chemin le plus court pour aller de la barbarie à la décadence passe par la civilisation. » (Jacques BREL dans le film L’aventure c’est l’aventure, réal. Claude LELOUCH, 1972, France). quand cet équilibre est rompu. La civilisation résulte de la mise en œuvre d’un mythe fondateur — en Occident, c’est l’autonomie de la personne — décliné en jeux sociaux (par exemple, les corporations ou les institutions) qui permettent la coopération entre les membres de la société et assurent son développement.

8. Cet essor suppose une créativité foisonnante et s’appuie sur l’entrain des commencements. Mais ensuite, cherchant à se perpétuer, elle préservera l’ordre public et rejettera la nouveauté. Le conservatisme est la tentation des gouvernants qui, voulant se maintenir en place, ne répondent plus aux nécessités de leur temps. Or, les civilisations émergent et se maintiennent quand elles parviennent à relever les défis qui se présentent à elles15« Quand une civilisation arrive à relever des défis, elle croît. Sinon elle décline. Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre. » (Citation attribuée à Arnold TOYNBEE).. Il en résulte qu’elles se complexifient à mesure qu’elles résolvent les problèmes rencontrés16Cf. Joseph A. TAINTER, L’effondrement des sociétés complexes, 2013, Éd. Le retour aux sources. L’auteur explique l’effondrement des sociétés complexes par la baisse du rendement marginal de l’investissement et ce, dans tous les domaines : l’économie, l’innovation, l’éducation, l’agriculture, l’administration, etc., superposant des jeux sociaux finalement inefficaces et obsolètes.

9. Les mauvaises décisions des gouvernants sapent la coopération entre les Hommes et portent atteinte aux fictions qui les relient. Les élites ne se préoccupent plus que de leurs intérêts, réduisant le peuple à la survie et au repli. Quand des problèmes d’ordre naturel surviennent (gestion des ressources, déforestation abusive, pollution des sols), s’ils ne sont pas surmontés par de nouvelles innovations17« Les étrusques étaient un peuple de commerçants, et de grands marins ; ils ont réussi à placer deux des leurs sur le trône de Rome à l’époque de la royauté mais ils n’ont jamais eu d’art à proprement parler. Ils se sont contenter d’assimiler — certains diraient piller — à l’identique les créations de leurs voisins. Pire, les copies circulaient et étaient reproduites sur des durées extrêmement longues. / On peut y voir une des causes du manque d’unité politique entre les cités étrusques, et de là, leur conquête et assimilation par l’empire romain. Il est difficile d’assurer la cohésion d’un peuple qui ne crée pas, et par là ne se crée pas d’identité tangible. » (Fred DE VILLAMIL, « Les étrusques, autopsie d’une startup condamnée à disparaitre », Fred Thoughts [en ligne], 12 oct. 2011)., c’est qu’ils révèlent d’autres problèmes, politiques et sociaux. C’est ainsi que l’effondrement18Cf. Jared DIAMOND, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, 2005, Éd. Gallimard, coll. nrf essais, 2006, 664 p. des civilisations arrive, par des affaissements successifs19Dmitry ORLOV propose ainsi cinq étapes : l’effondrement financier (crise bancaire), l’effondrement commercial (pénuries de denrées), l’effondrement politique (corruption généralisée), l’effondrement social (absence de protection), l’effondrement culturel (rejet de la solidarité). En 2016, il ajoute l’étape de l’effondrement écologique. Cf. Dmitry ORLOV, Les cinq stades de l’effondrement, 2016, Éd. Le retour aux sources. qui, tous, sont imputables à un défaut de coopération, à un épuisement généralisé20« Chaque époque historique affronte, à un moment ou un autre, son seuil mélancolique. De même, chaque individu connaît cette phase d’épuisement et d’érosion de soi. Cette épreuve est celle de la fin du courage. » (Cynthia FLEURY, La fin du courage, 2010, Éd. Fayard, Morale du courage)..

10. La fin d’une civilisation survient quand les (anciens) jeux sociaux sont dépassés, périmés, et qu’elle ne parvient pas à les remplacer par de nouveaux, mieux pensés et plus efficaces, autrement dit quand elle ne parvient pas à se réformer pour renouer avec la magie des débuts. Compte tenu de ces éléments, le lecteur pourra s’interroger sur la pérennité de la civilisation à laquelle il appartient et sur le déclin que, peut-être, elle a déjà amorcé. Qu’il se souvienne que la vapeur peut toujours être inversée et qu’à défaut, la fin d’un monde n’est pas la fin du monde.

5. La civilisation impériale

11. Les civilisations naissent, s’épanouissent et meurent. Cette trajectoire, qui semble linéaire, ne l’est pas ; les civilisations connaissent des péripéties, elles changent de directions et prennent différentes formes. Ainsi en est-il de l’empire qui est la version martiale et extensive de la civilisation21Ainsi toute civilisation n’est pas un empire mais tout empire est nécessairement une civilisation, même si cette civilisation est qualifiée de barbare par les autres.. L’empire existe lorsqu’un pouvoir central a su s’imposer à d’autres territoires, qu’il a pu étendre son hégémonie politique et culturelle aux tribus, ethnies ou peuples voisins. Si le concept reste flou22« Les empires africains, si l’on met à part l’Éthiopie, cas privilégié d’un empire qui s’affirmait plurimillénaire, du fait de leur faiblesse économique, de la dispersion des populations sur d’immenses territoires, de la précarité des moyens matériels et des structures institutionnelles, se sont révélés fragiles, souvent précaires. Leur exemple confirme l’ambiguïté du terme. » (Jean GAUDEMET, «Le concept d’empire », Revue historique de droit français et étranger, Éd. Dalloz, vol. 59, n° 1, janv.-mars 1981, p. 61-66, spéc. p. 65)., l’empire suppose des conquêtes militaires et, à dire vrai, la guerre permanente, pour conquérir de nouveaux territoires ou réaffirmer la puissance de l’empereur sur les territoires conquis. L’empire entretient, par ailleurs, une certaine image de lui-même ; il veut briller par sa grandeur23« L’empire évoque « quelque chose de grand » […], grandeur territoriale et puissance politico-économique […]. Engagé dans cette voie, on y ferait volontiers figurer des sociétés multinationales, dont la puissance économique n’est pas indifférente au monde politique. On les a d’ailleurs parfois qualifiées d’ »empire ». » (Jean GAUDEMET, «Le concept d’empire », p. 62), par le prestige de son chef (qui s’invente des ascendants tout aussi prestigieux, par exemple divins)24« On notera à l’inverse que les empires égyptiens ne disposaient que d’un petit territoire, d’une population réduite et ethniquement homogène. L’esprit de conquête ne les domina point et les expéditions vers la Syrie tendirent le plus souvent à contenir des voisins agressifs. La dimension impériale ne résidait que dans la grandeur du pharaon. » (Jean GAUDEMET, «Le concept d’empire », p. 62), poursuivant parfois une ambition démesurée25« … le terme d’empire est le plus souvent un qualificatif étranger au régime lui-même, donné après coup pour en marquer les dimensions, les ambitions et la puissance. Ou bien le mot témoigne d’une prétention, souvent démesurée. […] il témoigne seulement de l’orgueil humain. » (Jean GAUDEMET, «Le concept d’empire », p. 66).

12. Cette utopie suppose une organisation centralisée, que seule la civilisation permet à travers « un « réseau » de prélèvements financiers, de routes, d’alliances. »26Jean GAUDEMET, « Le concept d’empire », p. 63. Conscient de sa valeur et de son éclat, l’empire se donne parfois une mission « civilisatrice », celle d’apporter la « lumière » à d’autres peuples :

« … on retrouve à chaque fois l’ampleur du territoire, la diversité des peuples, l’autorité nécessaire pour garantir l’unité, les vastes projets et les moyens matériels qu’ils supposent, mais aussi des éléments de cohésion interne, culture, genre de vie, langue, droit, religion ou mythes, groupés en une gerbe plus ou moins riche. Si l’empire n’implique pas nécessairement un pouvoir sans limites, il exige, pour répondre à ses fins, une forte autorité. Mais la contrainte ne lui donne qu’une cohésion éphémère. Ceux qui ont duré surent, par d’autres moyens, s’attacher leurs peuples. »27Jean GAUDEMET, «Le concept d’empire », p. 66.

Références

Articles

Livres

Illustrations