CommunicationTechniques

Inventer le livre numérique

Présenté au monde le

Ouverture

Histoire du livre. Qu’est-ce qu’un livre ? Chaque changement de support pose la question avec insistance. Est-ce un rouleau — volumen ou rotulus1Le « volumen » était lu latéralement, de gauche à droite ou de droite à gauche. Le « rotulus » se lisait de haut en bas. — formé de feuilles de papyrus jointes ? Est-ce une collection de tablettes de cire reliées par des lanières2Sur le livre de tablettes de cire, voir Élisabeth LALOU, « Les tablettes de cire médiévales : support, surface », Communication du 7 mars 2002. ? Est-ce plutôt un assemblage de cahiers recopiés à la main et cousus entre eux3Tel que le codex. ? Ou n’est-ce pas la réunion de pages imprimées en un volume4Le livre fabriqué avec l’imprimerie de GUTENBERG, celle utilisant une presse et des caractères mobiles., le livre papier que nous connaissons ? Quid alors du texte informatisé, consulté sur une tablette numérique, un téléphone ou une liseuse5Ce que nous appelons, en les confondant, livre numérisé, livre multimédia ou livre numérique. ? Il faut se rendre à l’évidence : ces divers supports de l’écrit sont autant de déclinaisons du livre.

Essence du livre. Tous ces spécimens ont une égale valeur car tous disent ce qu’est un livre. Mais l’essence du livre reste difficile à saisir. Trouver le dénominateur commun de ces types ou modèles serait, pourtant, une manière de l’approcher et d’imaginer ce que pourrait être — par transposition — le livre numérique. Or ce qui frappe en effectuant cette passionnante enjambée à travers les âges, c’est la mutation des supports6« Nous vivons une des très rares mutations de l’écrit. Rares (la tablette, le rouleau, le codex, l’imprimerie), mais chaque fois irréversibles et globales. » (François BON, Après le livre, Seuil, Essais, 2011, Quatrième de couverture)., qui façonne les pratiques de l’écrit et modifie son esthétique7« … depuis une quinzaine d’années, le numérique est une expérience qui irradie les formes, qui induit des transformations profondes. Le tournant numérique de l’esthétique est dans la logique de l’après-coup. Il nous permet de saisir à partir des œuvres et des pratiques ce qui n’est déjà plus et nous donne des outils pour comprendre l’actualité mouvante de notre monde, la complexité de nos expériences contemporaines. Et de prendre alors conscience des changements de la sensibilité et de l’inscription du numérique dans notre humanité même. Car ce monde numérique, c’est profondément et esthétiquement le nôtre. » (Nicolas THÉLY, Le tournant numérique de l’esthétique, Éd. publie.net, 2012 — réédition prochaine).. Ces transformations montrent que le livre n’est ni un support renfermant une œuvre8Puisqu’il existe des livres « dématérialisés » (avec toutes les précautions qu’on doit prendre en utilisant ce concept)., ni une œuvre déconnectée de tout support9Car une œuvre littéraire sans support renvoie à la tradition orale, c’est-à-dire à la fois à une récitation et à une transmission vocale.. Le livre est une œuvre écrite, incorporée à un support10Qui n’est pas nécessairement le livre lui-même mais la liseuse (l’appareil permettant de lire le fichier contenant l’œuvre littéraire). et organisée pour la consultation du lecteur.

Avenir du livre. Le livre numérique doit donc être pensé comme la déclinaison numérique du livre, et pas simplement comme un livre numérisé ou multimédia. Un livre numérisé n’est, en effet, que le produit de la numérisation d’un livre papier11« Raphaël Couderc, de l’institut GfK, précise : « Pour l’instant, on devrait surtout parler de livre numérisé. Le livre numérique, lui, sera un réel nouvel objet. » Complémentaire du livre imprimé, et donc moins menaçant pour lui. » (Juliette BÉNABENT, « Livre numérique : comment tourner la page ? », Télérama [en ligne], 27 avril 2013). — c’est un livre « scanné » — quand le livre multimédia n’est, lui, qu’un livre enrichi de liens et de contenus (photo, audio, vidéo). Le véritable livre numérique reste à inventer, qui saura pleinement tirer parti des technologies nouvelles12Cf. l’innovation allemande du Libroid.. Résolument interactif (1), ce livre renouvelé sera celui qui use de fragments connectés13Cf. Notices, le projet littéraire, §1. (2) pour tisser une œuvre littéraire14Cf. Le manifeste de la Notice, §3., composite mais structurée (3).

1. Une œuvre interactive

L’interactivité. Quels que soient sa nature et son contenu, le livre numérique comporte cette particularité d’être consulté sur un support informatique. Ce dispositif décuple les possibilités de communication entre le texte et le lecteur, ainsi que l’implication du lecteur dans son parcours de lecture. C’est ce qu’on appelle l’interactivité qui, au sens strict, s’entend de la faculté d’échange entre une machine et un utilisateur15« Faculté d’échange entre l’utilisateur d’un système informatique et la machine par l’intermédiaire d’un terminal doté d’un écran de visualisation ; caractère d’un média interactif. » (LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Interactivité, 1 et 2).. Cet échange s’opère par une interface, en l’occurence le support numérique (1.1), qui permet au lecteur de jouer un rôle actif dans la consultation de l’œuvre (1.2).

« Ce que [l’écrivain François BON] nomme livre numérique c’est :
1. un fragment reconstruit, fermé sans frontière, d’une base de données […]
2. pour lequel on a proposé un système spécifique de navigation complexe, réservé à son contenu, mais en proposant une (ou un ensemble de) circulations permettant de s’en approprier le contenu […]
3. capable de se séparer du site source, et de se constituer comme relation intime et individuée avec le lecteur qui l’a transporté dans son propre écosystème d’usage… »16François BON, « Pour une définition du livre numérique », Tierslivre.net [en ligne], 2012.

1.1. Le rôle du support

La dématérialisation du support. Que peut être un livre qui n’est pas de papier, ni d’aucun autre matériau, un livre dématérialisé (presque) sans support ? C’est que, précisément, il ne peut y avoir absence totale de support : pour lire, il faut bien poser ses yeux quelque part, c’est-à-dire sur quelque chose. L’être humain a besoin d’objets et d’outils à manipuler. Tout dématérialisé qu’il est, le livre numérique nécessite un support pour être lu17La question de la dématérialisation — cardinale à notre époque — transcende tous les domaines : la finance (les titres financiers), le voyage (les billets de train ou d’avion), la culture (la musique et le cinéma en streaming), les rencontres (les plateformes de type Meetic, Le bon coin ou UBER). Qu’achète-t-on ? Qu’est-ce qui constitue la preuve de l’achat ? Comment se matérialise la créance détenue sur une société (droit au dividende), la SNCF (droit de monter dans le train), Netflix (droit de regarder une vidéo) ? Dans chaque cas, il y a bien une matérialisation quelque part, au moins une « écriture » qui reste accessible.. Mais ce qui différencie le livre numérique du livre papier, c’est la disjonction entre l’objet et l’œuvre. Sur une tablette, on peut ajouter ou supprimer des « livres » à volonté, des livres qui deviennent des « texte[s] sans domicile fixe »18Françoise BENHAMOU, Le Livre à l’heure numérique — Papier, écrans, vers un nouveau vagabondage, Éd. Seuil, 2014, p. 20. — des livres dont on doit cependant assurer une présentation, une consultation et une conservation optimales.

Une interface textuelle. Tout livre — même papier — peut être perçu comme une sorte d’interface entre l’auteur et le lecteur. Car c’est toujours une œuvre ou une histoire qu’un auteur présente à un lecteur pour qu’il la lise et, progressivement, se l’approprie. C’est encore plus vrai du livre numérique. Au vu des technologies dont nous disposons déjà, la question du support est devenue anecdotique. Nous avons des appareils (ordinateur, tablette, téléphone, liseuse), nous avons des logiciels (les « applis » : iBooks, Kindle, Google Play Livres) et nous serions capables de trouver un format unique19Accessible depuis toutes les tablettes, smartphones et ordinateurs, de toutes marques, sans surcoût pour y accéder (application de lecture gratuite), commercialisé à un prix clair20Soit le paiement du livre à l’achat — l’achat signifie bien que l’acheteur devient propriétaire de son exemplaire, ce qui n’est pas le cas du locataire, le cas échéant avec indication du prix total des achats intégrés. Soit un système de location — un prix connu d’avance, payé chaque mois, pour une lecture illimitée en nombre de livres mais limitée dans le temps. Soit un forfait — un prix connu (20 euros) pour un nombre de livres limités (20 livres), sur une période également limitée (un an).. C’est bien en tant qu’œuvre littéraire que le livre numérique reste à inventer — son contenu et ses possibilités — en mettant à profit les technologies que nous avons à notre portée.

1.2. Le rôle du lecteur

Le parcours de lecture. Ce que le numérique permet au lecteur, c’est d’être créateur. Pas de l’œuvre elle-même — je ne crois pas à la théorie de la co-création — mais de son parcours de lecture. Même numérique, le lecteur ne crée pas l’œuvre, il la reçoit. Et cette réception — toute personnelle — forge sa perception de l’œuvre, ce qu’elle est, non pas dans l’absolu, mais pour lui. La réception du livre21Qui s’inscrit dans la dernière étape du processus créatif (étape 7 : la divulgation). s’exprime notamment à travers le parcours de lecture, c’est-à-dire l’ordre dans lequel sont lus (ou survolés) les chapitres, les paragraphes, les notes, les annexes. Cette navigation — dans le livre (renvois internes) et hors le livre (liens externes) — est, certes, laissée à la fantaisie du lecteur. Mais elle est également le fruit de la créativité de l’auteur, qui doit anticiper la lecture, en baliser le chemin, lui donner des perspectives.

« Le lecteur, fouillant dans les résultats d’un moteur de recherche, par exemple, n’est pas seulement guidé par les lignes composant le texte. Il doit faire des choix, rebondir d’une information à une autre, construire son chemin de lecture ».22Isabelle SIMONIN, « Les métamorphoses numériques de la lecture », Atelier Canopé de l’Essonne [en ligne], 14 mai 2013.

La curiosité du lecteur. Que proposer au lecteur ? Comment mettre en scène la narration ou la thématique du livre ? Quelles possibilités offre le livre numérique que n’offre pas le livre papier ? Parmi elles, citons l’agrégation de médias23Écrits, images, vidéos, sons, cartes., le maillage de liens internes24Index, renvois, tables, annonces. et externes25Encyclopédies, blogs, presse., la recherche de mots dans le texte, ou encore le paramétrage de l’affichage26Choix de la police, taille des caractères, couleurs d’affichage, présentation des notes.. Le livre numérique doit donner envie au lecteur — non pas de tourner les pages — mais de faire défiler le texte et de cliquer sur les liens, encore et encore, pour l’amener à visionner l’ensemble du contenu du livre. Le meilleur moyen pour l’y conduire est de miser sur sa curiosité, de ménager son attention, de stimuler son désir — tout en le faisant voyager dans une œuvre construite et cohérente, constitutive d’un monde à part.

2. Des fragments connectés

La connexion. Ce qui fait le livre numérique, ce n’est pas la simple transposition d’un texte sur un support numérique. Non, ce qui fait le livre numérique, c’est cette facilité toute nouvelle à créer et à consulter des liens (2.1), à les tresser, à les tisser, à les filer de pages en pages, qui deviennent — par cette novation technologique — des pages numériques (2.2). La particularité du livre numérique — comme œuvre et comme support — est d’intégrer pleinement la force structurante des liens, de créer de nombreuses connexions entre de petites unités de texte, de les nouer entre elles pour rendre le livre à la fois plus dynamique et plus puissant.

2.1. Le lien hypertexte

LIEN
(Nom masculin)
1. Moyen d’attache (ficelle, corde).
2. Rapport ou relation entre deux choses ou deux personnes.
3. (Informatique) « Dans un document hypertexte, commande qui, à partir d’une zone activable, permet d’accéder à d’autres informations. »27LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Lien, (informatique) 2.
4. Mécanique interne au site Notices qui consiste à connecter — physiquement28Par des liens cliquables. et intellectuellement29Par des mots-clefs, des thématiques et des thèmes, une problématique commune et des analyses transversales.— les Notices entre elles.
5. (Au pluriel) Étiquette, mot-clef affecté aux Notices qui relèvent du numérique ou des réseaux.

La nature du lien. Le lien hypertexte est la version numérique du renvoi, qui est « l’invitation faite au lecteur à se reporter à un autre passage du texte ou bien à une note, où il trouvera une explication, un complément d’information »30Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd.,  Renvoi, 4.. Le lien apparaît ainsi comme la connexion entre deux éléments, l’un nécessairement situé sur la page31C’est l’« appel » du lien, c’est-à-dire le lien cliquable — chiffre, mot ou expression., l’autre situé soit sur la même page32Par exemple, la note flottante ou la note de bas de page., soit sur une autre page33Par exemple, le renvoi à un autre paragraphe, l’index, une image ou encore la table des matières., soit sur un autre support ou site34Encyclopédie, article, photo, vidéo, média audio, autre livre d’une même collection ou d’un même éditeur, etc.. L’intérêt majeur du lien hypertexte est donc d’abolir l’espace et le temps. Rendez-vous compte ! Vous n’avez qu’à cliquer sur ce lien et vous consultez le dictionnaire de l’Académie Française, sur celui-ci et vous êtes à la Bibliothèque Nationale de France, sur celui-là et vous voilà à l’Institut national de l’audiovisuel !

L’ambition des liens. Avec internet, le monde moderne réalise l’antique utopie de la Bibliothèque d’Alexandrie, celle de rassembler tous les savoirs en un même endroit. Cette ambition correspond bien à l’aspiration actuelle à des discours globalisants ou totalisants35On songe par exemple au succès des ouvrages de Jared DIAMOND ou Yuval Noah HARARI, également à ceux d’Umberto ECO ou de Bernard WERBER.. La mode — une mode à laquelle, une fois n’est pas coutume, je souscris — est à la mise en commun36C’est d’ailleurs le sens du mot « communication », désormais très usité., celle des connaissances et des savoir-faire, des œuvres et des idées, des genres et des projets. Cependant  les entrechats numériques — les sauts de puce du lecteur connecté — ne peuvent valoir que s’ils parviennent à former des entrelacs, c’est-à-dire des motifs, des thèmes transversaux qui étoffent le propos en se faufilant avec grâce dans la narration.

« À la lecture profonde, associée aux textes imprimés, s’oppose désormais une lecture en surface, associée à l’hypertexte. »37Isabelle SIMONIN, « Les métamorphoses numériques de la lecture », Atelier Canopé de l’Essonne [en ligne], 14 mai 2013.

2.2. La page numérique

L’organisation du texte. Qu’est-ce qu’une page ? L’habitude du livre imprimé nous a conduit à nous en forger une vision spécifique : le côté d’un feuillet de papier38Cf. LITTRÉ, Dictionnaire en ligne, Page, 1. recouvert d’inscriptions39Ou encore vierge mais destiné à en recevoir.. Plus justement, « la page, cette vénérable entité [est] cet espace fixe dans lequel s’organisent des mots et des illustrations, sur lequel des auteurs, des correcteurs, des graphistes et des imprimeurs ont travaillé pour donner à une œuvre littéraire, scientifique ou philosophique la forme matérielle la mieux à même d’exprimer son message… »40Anthony GRAFTON, La page, de l’Antiquité à l’ère du numérique – Histoire, usages, esthétiques, Louvre éditions, La chaire du Louvre, Paris, 2012, p. 15. D’ailleurs, en latin, la pagina désigne autant la « partie interne du papyrus découpée en feuillets »41Félix GAFFIOT, Dictionnaire latin-français, Hachette, 1934, p. 1103, Pagina, 1. que la « rangée de vigne formant un rectangle »42Félix GAFFIOT, Dictionnaire latin-français, Hachette, 1934, p. 1103, Pagina, 3.. Ainsi, une page, ce n’est pas du papier recouvert d’écriture, mais bien une portion de texte rangée, ordonnée, organisée.

La consultation du texte. La page numérique doit donc être pensée — et le texte écrit — pour le support numérique. Or les particularités de ce support tiennent notamment à l’enrichissement du texte, à l’ajout de liens hypertextes, voire au paramétrage de l’affichage43Avec des formats autres que le PDF, par exemple l’EPUB.. Les liens internes permettent une navigation à l’intérieur du livre vers les notes ou annexes, ou encore une lecture thématique à partir de l’index ou d’un mot-clef. De leur côté, les liens externes44C’est-à-dire, avec une connexion internet, hors du livre. permettent la consultation de dictionnaires, d’encyclopédies, d’articles ou de documents. C’est pourquoi la page numérique doit, d’une part, être pensée à la jonction du texte et du lien, d’autre part, être suffisamment souple pour que le lecteur puisse modifier la taille et la police des caractères. On peut aussi imaginer l’affichage (facultatif45Les cacher offre une lecture linéaire. Les afficher permet une lecture fragmentée.) de métadonnées, d’intertitres, de définitions, de citations, d’incises, d’extraits, de commentaires, etc.

« La mémoire qu’on a d’un livre est externe : où on l’a rangé et comment on va aller le rechercher, ce qui au bout de trente ans de boulot dont quinze dans la même maison pose certains problèmes. Mais il y a aussi la mémoire interne : si je ressors n’importe quel bouquin, de Michaux ou Walter Benjamin, je me souviens que dans ce bouquin-là, ce que je cherche était aux deux-tiers du livre, en haut d’une page à droite.
Évidemment, cette topologie, on ne l’a plus avec le numérique. Mais on en a une autre, grâce à la recherche par mots-clés : par exemple dans Proust, je vais chercher «cerveau», ou «froid», et tout de suite avoir la totalité des occurrences de ce mot. Du coup je vais me déplacer avec une vitesse supérieure dans le livre, j’en aurai des aperçus qui seront comme des vues au rayon X, en permanence. J’aime lire comme ça, j’en ai désormais besoin. Je ne peux pas lire un passage de Montaigne sans aller voir à quel autre endroit il parle de la même chose. Et je me demande comment utiliser ces processus-là quand je compose moi-même du récit. »46François BON, « Google, iPhone, tablette… la panoplie de l’écrivain sans papier », entretien par Grégoire Leménager, Le nouvel obs [en ligne], 25 octobre 2014.

3. Une mosaïque littéraire

L’assemblage. Les éléments qui précèdent relèvent essentiellement de la technique. Mais ce sont les aspects littéraires qui sont les plus délicats. Comment créer — en utilisant les pleines possibilités du numérique — des œuvres qui appartiennent à des genres47Roman, biographie, poésie, nouvelle, essai, fable, pamphlet, voire théâtre. ? Certes, on trouve déjà des manuels qui ont bien intégré ces dimensions, offrant des contenus pédagogiques variés et ludiques. Mais le manuel48Qui est, au fond, une collection de textes et de documents. se prête particulièrement aux nouvelles technologies. Or, telle qu’on la conçoit généralement, l’œuvre littéraire semble devoir se contorsionner pour entrer dans ces formes récentes. Les pratiques du blog49Ce formidable outil d’écriture du livre numérique. ont pourtant ouvert la voie, réinventant les matériaux littéraires (3.1) et renouvelant hardiment la narration50« … le numérique questionne les séparations familières entre le journal et le livre, entre le blog et l’article, entre le manuscrit et le texte édité, imposant un continuum et de nouvelles ruptures entre toutes les formes de l’écrit. » (Françoise BENHAMOU, Le Livre à l’heure numérique — Papier, écrans, vers un nouveau vagabondage, Éd. Seuil, 2014, p. 11). (3.2).

« … que nous sachions enfin nous saisir de l’invention de forme dès sa conception. Que le livre numérique ne soit pas une invention graphique depuis un objet pensé comme livre traditionnel, épaisseur et table des matières, structuration des surfaces de texte, mais perception en volume et cinétique de l’objet proposé, avec ses souterrains, ses pièces supplémentaires ou niveaux de lecture, ses entrées-sorties. Non pas une scénarisation, mais une pensée du voyage en amont. »51François BON, « Pour une définition du livre numérique », Tierslivre.net [en ligne], 2012.

3.1. La réinvention des matériaux

L’agrégation d’influences. Un livre — et même un simple texte — est avant tout une composition. Pour forger son œuvre, l’auteur pioche dans ses souvenirs, ses observations, ses recherches, c’est-à-dire dans la culture, dans la société, dans ce que d’autres gens lui ont transmis. Rien n’est créé à partir de rien52Cf. Fred FOREST, « Esthétique du numérique : rupture et continuité », L’Observatoire, 2010/3 (Hors-série 3), p. 10-16.. Et comme les découvertes scientifiques, les œuvres artistiques dialoguent, s’empilent et forment des strates qui constituent le trésor de l’humanité. C’est la responsabilité de l’écrivain — et parfois son génie — que de trouver sans cesse de nouvelles sources auxquelles puiser : l’art, la science, la politique, l’économie, la technologie, l’actualité, le sport. Il est évident que le numérique facilite ce travail de recherche. Plus encore, il permet à l’écrivain de donner toutes ses trouvailles à voir à son lecteur.

« Le déroulement de la page sur l’écran qui renvoie à celui du rouleau d’avant l’invention du codex, les textes disséminés, rédigés par des auteurs mal identifiés, une culture de la citation qui s’arrange de lectures partielles et rapides sont autant de clins d’œil à un monde médiéval qu’on dépeint comme obscur et dont bien des traits reviennent en des formes revisitées. »53Françoise BENHAMOU, Le Livre à l’heure numérique — Papier, écrans, vers un nouveau vagabondage, Éd. Seuil, 2014, p. 11.

L’enrichissement de l’œuvre. Ces sources sont innombrables et permettent tous les croisements, ceux des genres54Fictionnels ou non, savants ou populaires, esthétiques ou utilitaires. Cf. Le manifeste de la Notice. comme ceux des influences55Les réseaux sociaux, la bande dessinée, le cinéma, les courants artistiques, les modes vestimentaires, les événements internationaux, etc.. Ce métissage — qui s’appuie sur le prodigieux pouvoir de citation, de renvoi et d’illustration du livre numérique — est pour l’auteur l’occasion d’expliciter ses influences et pour le lecteur une invitation à satisfaire sa curiosité. À une condition cependant : que l’écrivain ait su émulsionner ces ingrédients et que la mayonnaise ait pris. La véritable œuvre numérique s’apparente au chant polyphonique56Cf. « Astérix est une série polyphonique. Un de ses éléments les plus marquants réside dans l’intégration de citations qui émaillent le texte, qu’il s’agisse de latin de cuisine ou de latin littéraire grâce aux « pages roses » du dictionnaire Larousse. » (Julie GALLEGO, « Les citations latines dans Astérix », Le tour du monde d’Astérix, Paris : Presses Sorbonne Nouvelle, 2011, p. 111-129, résumé de l’article).. Elle présente une ligne mélodique claire et puissante (l’histoire racontée, le thème traité, l’idée soutenue), lui superpose d’autres voix qui l’enrichissent (offrir différents niveaux de lecture, proposer divers parcours de consultation), sans jamais perdre de vue la structure du morceau (la trame du livre, le monde de l’œuvre).

3.2. Le renouvellement de la narration

La multiplication des perspectives. Tous les genres ne sont pas narratifs — au sens où tous ne racontent pas une histoire — mais tous racontent bien quelque chose : ils développent un sujet. Dans une précédente Notice, j’ai insisté sur le choix d’un angle d’attaque, c’est-à-dire sur la perspective que l’auteur adopte pour déployer son propos. Or, permettant d’indexer chaque unité de texte à l’aide de codes ou de mots-clefs57On peut définir l’indexation comme suit : « Associer à un texte, à un document, certains codes qui en permettront l’utilisation rationnelle à partir d’un index. Indexer un document à l’aide de mots clefs. » (Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Indexer, 2)., le livre numérique décuple la possibilité de multiplier les points de vue, les modes de narration, voire les genres littéraires au sein d’une même œuvre, et ce sans perdre le lecteur.

Imaginons un livre qui raconte une histoire — ou traite un sujet — à l’aide de 400 fragments de texte, dont l’auteur a voulu qu’ils appartiennent à des genres différents58200 fragments narratifs, 100 fragments documentaires, 100 fragments poétiques. et/ou adoptent différents points de vue59Omniscient (équivalent voix-off pour expliquer la psychologie des personnages ou donner une perspective morale), focalisation externe (description des lieux, des actions), intérieur personnage 1 (un premier point de vue subjectif), intérieur personnage 2 (un second point de vue subjectif).. Composant son ouvrage, l’écrivain présente les fragments dans un ordre, alternant les genres et les points de vue pour donner du rythme à la narration. Mais, tous les fragments ayant été indexés60Par genre, point de vue, thème, personnages., le lecteur peut aussi les lire dans l’ordre de son choix, ce qui serait trop fastidieux sur un livre papier. Cependant, l’auteur doit toujours anticiper la transcription de son ouvrage sur papier, car c’est le mode de consultation le plus simple61Le lecteur n’a besoin d’aucun appareil pour lire le livre, il n’a qu’à l’ouvrir et à tourner les pages. et, probablement, le mode de conservation le plus sûr62Tous les documents « technologiques » (audio, video, numérique) nécessitent un support pour être lus. Il faut penser que ces supports qui, dans le futur, ne seront plus courants, risquent de compromettre la postérité des œuvres. Le texte, la photographie et les oeuvres matérielles (peinture et sculpture) auront peut-être, paradoxalement, une longévité supérieure..

« J’aimerais un récit où des êtres hybrides dialoguent : la grenouille, la rivière, etc. Le roman deviendrait le lieu de représentation de ces échanges, car l’écrivain a la liberté de prendre qui il veut comme protagoniste. […] La forme idéale serait la massification du discours direct libre. Pour le dire simplement : le plus possible d’entités parlantes, de narrateurs. Faire feu de tout bois. Se permettre un long paragraphe sociologique, puis une digression lyrique, singer un discours technocrate, etc. Cette forme referait du genre romanesque un lieu du réenchantement. […] Aux descriptions paysagères à l’ancienne, il faut injecter quelque chose comme du réalisme augmenté, comme si le protagoniste portait des lunettes Google Glass. »63Aurelien BELLANGER, « Le vrai Paris est sorti du périphérique depuis longtemps », entretien par Hubert Artus, L’Express [en ligne], 18 mars 2017.

La fragmentation du discours. Le jeu des liens appelle mécaniquement la fragmentation du discours chère à Roland BARTHES64Serge MARTIN, « La fragmentation du discours entre signe et rythme : Roland Barthes est-il moderne ? », Voix et relation [en ligne], 10/12/2012. Pour être pleinement numérique, l’ouvrage doit être découpé ou, au moins, s’offrir a posteriori au découpage. La rédaction d’un tel livre s’avère évidemment fort complexe pour l’auteur qui ne peut guère se laisser « porter » par son histoire, mais doit structurer et diviser son propos, le charpenter tout en le ciselant. Dans ces conditions, ce sont peut-être les ouvrages collectifs qui produiront les plus grands chefs-d’œuvre numériques65Dans cette veine, on ne peut occulter l’indéniable succès du travail collaboratif et d’une de ses réussites les plus éclatantes : l’encyclopédie libre Wikipédia..

Pourtant, le numérique fait moins naître une nouvelle culture que de nouveaux usages de la culture. En Chine, au début du XVe s., l’encyclopédie Yongle entièrement rédigée à la main compila des fragments de 8000 ouvrages, indexés par mots-clefs et classés par ordre alphabétique. En Occident, MONTAIGNE et ses Essais, PASCAL et ses Pensées, BALZAC et sa Comédie humaine, aujourd’hui Aurélien BELLANGER et ses romans documentés préfigurent le livre numérique — qui n’a pas inventé le saut du coq à l’âne mais l’a simplement facilité, accéléré et allongé66Cf. ci-dessus, §2.1. Le lien hypertexte abolit l’espace et le temps..

LIVRE NUMÉRIQUE
(Locution nominale — équivalent de l’ebook anglo-saxon, livre électronique)
1. (Support) « Ouvrage édité et diffusé sous forme numérique, destiné à être lu sur un écran. »67Journal officiel n°0081 du 4 avril 2012, page 6130, texte n° 118, Vocabulaire de l’édition et du livre (liste de termes, expressions et définitions adoptés).
2. (Œuvre) Type d’œuvre littéraire dont le contenu est enrichi par le recours aux technologies numériques (images, vidéos, sons, liens). En tant que genre, le livre proprement numérique — et pas simplement numérisé — reste à inventer.

Clôture

Une révolution ? Comme toute innovation technologique, le livre numérique charrie son lot de peurs et de fantasmes, d’espoirs et de calculs… Certes, le livre numérique pose de nouvelles questions juridiques. Mais révolutionnera-t-il pour autant la littérature ? Et fera-t-il disparaître le livre papier ? Rien n’est moins sûr. Un nouveau support ne balaiera pas plusieurs millénaires de tradition, de création, d’érudition.

Mais en renforçant l’immédiateté, la brièveté et la liberté, le livre numérique pourrait bien contribuer à remettre au goût du jour des genres courts et démodés : la fable, l’aphorisme, le poème, le conte, l’épigramme, l’épître. Concentrant la pensée et cultivant le dilettantisme, s’attachant donc à la vérité des choses, ces formes littéraires régénérées sauraient capter la complexité d’un monde en train de se réinventer.

Une rénovation ? Ce qui est certain, c’est que le livre numérique ne pardonne pas grand-chose. S’il n’a pas le charme du papier, de ces pages que l’on tourne distraitement, il doit avoir autre chose. Le lecteur connecté veut pouvoir manipuler, tapoter, vagabonder68Françoise BENHAMOU, Le Livre à l’heure numérique — Papier, écrans, vers un nouveau vagabondage, Éd. Seuil, 2014.. Les moteurs de recherche ont replacé l’indexation au cœur de la consultation des informations. Et désormais, le livre sans métadonnées apparaît nu au lecteur averti.

Les humanités numériques s’échinent à appliquer les outils digitaux aux sciences humaines et sociales. Progressivement, des traitements numériques permettent d’augmenter des chefs-d’œuvre papier en déposant sur leur contenu initial une grille de repères et de balises. Ils mettent en regard des passages qui se répondent, permettent de rechercher les occurrences d’une idée, révèlent les concordances entre des notions clefs.

Une respiration. Par comparaison, le livre numérique fait apparaître le livre papier comme poussif, voire paresseux. Pouvant multiplier les liens à l’infini, le livre numérique semble mettre à portée de main cette vieille utopie du « méta-livre », du livre universel qui renfermerait toutes les connaissances du monde. Mais une somme de données, aussi vertigineuse soit-elle, ne fait pas un livre. Elle ne fait pas un discours sensé, une œuvre structurée, un monde à partager.

Les métamorphoses littéraires ne doivent pas faire oublier qu’avant d’être lu, un livre est écrit, qu’il est précisément écrit pour être lu. Les millénaires passent sur le livre, ils le transforment mais ne le changent pas. Même numérique, le livre continue d’être le murmure d’un auteur à son lecteur, la main tendue par un être à ses semblables, la communion — par-delà les âges et les frontières — de toute l’humanité.

Sources

Ouvrages

Articles

Illustrations