Créativité

Les vertus du dilettantisme

Présenté au monde le

DILETTANTISME
(Nom masculin — italien dilettante, de dilettare, du latin delectare : se plaire à)
1. (Origine) « Goût très vif pour la musique, surtout pour la musique italienne. »1LITTRÉ, Dictionnaire en ligne, Dilettantisme.
2. Amateurisme2LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Dilettantisme., fantaisie, voire éparpillement ; caractère d’une « personne qui s’adonne à une occupation, à un art en amateur, pour son seul plaisir »3LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Dilettante, 1., « qui ne suit que les impulsions […] de ses goûts, qui exerce une activité de manière fantaisiste. »4LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Dilettante, 2.
3. Mode littéraire du XIXe siècle.
4. Attitude intellectuelle aux vertus mésestimées, dont l’utilité pour le monde moderne n’est pourtant pas à négliger.

Histoire du dilettantisme

Le dilettantisme trouve son origine dans l’Italie du XVIIIe s. À l’époque, il caractérise les amateurs de musique qui se délectent de son écoute. Le terme passe les frontières, pour essaimer en Allemagne, aux Pays-Bas, en Angleterre. Son sens évolue peu à peu. En France, le mot est attesté depuis au moins 1821 et désigne encore un « goût prononcé pour la musique italienne »5Étymol. et Hist. 1821 « goût prononcé pour la musique italienne » (Fr. H. J. Castil-Blaze, Dict. de musique moderne dans Larousse 19e). CNRTL, Étymologie,  Dilettantisme.. Mais, en 1838, c’est déjà l’« attitude d’esprit qui consiste à s’intéresser à quelque chose en amateur »6« attitude d’esprit qui consiste à s’intéresser à quelque chose en amateur » (Barb. d’Aurev., Memor. 2, p. 329). CNRTL, Étymologie,  Dilettantisme..

Ignore-t-on que le dilettantisme s’apprête à devenir une véritable mode intellectuelle qui, en France et en Europe, traversera tout le XIXe siècle7Joëlle STOUPY, « La mode intellectuelle du dilettantisme aux alentours de 1890 à Vienne et le jeune Hofmannsthal », Germanica, 2008, n° 43, pp. 65-74. ? Le goût pour la musique s’étend à la littérature et à l’art8Sur l’évolution de l’emploi du terme de dilettante et de dilettantisme, voir Gérald ANTOINE, « Dilettante-Dilettantisme », in Mario ROQUES (éd.), 1954, Mélanges de linguistique française offerts à M. Charles Bruneau, professeur à la Sorbonne, Genève, Droz, pp. 161-176., également aux « divertissements utiles »9Cf. Jean-Louis JAM [coll.], Les divertissements utiles des amateurs au XVIIIe siècle, 2000, Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise-Pascal, coll. Histoires croisées, 218 p. qui avaient commencé à occuper une bourgeoisie oisive dès le siècle précédent : la géologie, la botanique, l’archéologie, l’agriculture, voire la médecine ou la politique10« En politique, le dilettante est dangereux ; non pas qu’il soit un mauvais garçon cherchant à nuire à ses compagnons ou à les trahir, mais parce que ses opinions sont à fleur de peau et que, d’ordinaire, il ne veut, en aucun cas, sacrifier sa quiétude et sa tranquillité pour les soutenir et les défendre. En politique – et nous n’employons pas le mot politique au sens péjoratif – il ne faut pas agir en amateur, mais aller jusqu’au bout de ses idées. » (Jean MARESTAN, « Dilettantisme », Encyclopédie anarchiste, 1934, V° Dilettantisme)., plus tard le sport ou les affaires.

Le dilettante recherche son plaisir dans l’étude des sciences ou la pratique des arts et finit donc par désigner l’homme de lettres comme le scientifique amateur. La contemplation et la recherche deviennent un style de vie11Maarten VAN BUUREN, « Le dilettantisme, style de vie », Poétique, 2004/1 (n° 137), p. 53-71., l’amateurisme et l’épicurisme des attitudes en vogue. Dans la société de « fin de siècle » décadente12« Rarement critique eut un flair aussi fin que Paul Bourget pour dépister et étiqueter les tendances culturelles de son temps. C’est lui qui donna au mot « décadent » – terme aussi pâle à l’époque que celui de « dilettante » – un contenu précis et qui affirma que la « décadence », dans la définition qu’il en donna, caractérisait la culture de la fin du XIXe siècle, culture qui, à la suite de ses publications, reçut en effet le label de « décadent ». »(Maarten VAN BUUREN, « Le dilettantisme, style de vie », Poétique, 2004/1 (n° 137), p. 53-71, spéc. p. 57). et cosmopolite, on se réclame bientôt du dilettantisme et de la vie de bohème.

En 1883, l’article de Paul BOURGET — « Du dilettantisme » — fait sensation13 Paul BOURGET, « Du dilettantisme », Essais de psychologie contemporaine, 1883, tome 1, Paris, Plan-Nourrit, 1920, pp. 55-68. et cristallise le débat. Il y avait bien eu, dès le début, des détracteurs du dilettantisme14Cf. Jean DELINIÈRE, « Les écrits de Gœthe et de Schiller sur les pratiques d’amateurs », in Jean-Louis JAM [coll.], Les divertissements utiles des amateurs au XVIIIe siècle, 2000, Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise-Pascal, coll. Histoires croisées, p. 169-184.. Mais le changement de siècle voit le vent tourner. À bien des égards, l’heure n’est plus au badinage. On entre dans la modernité15Le modernisme — qui correspond à un mouvement artistique de la première moitié du XXe siècle — s’accommode très bien, pour sa part, de « l’idéal dilettantiste ». (Maarten VAN BUUREN, « Le dilettantisme, style de vie », Poétique, 2004/1 (n° 137), p. 53-71, spéc. p. 63-64).. Il faut se montrer productif, paraître affairé, jouer son rôle dans le monde. Le dilettantisme devient suspect ; désormais, on se défend d’en être.

« Le dilettantisme est immoral par les moyens qu’il emploie, puisque tout lui semble légitime pour obtenir la jouissance ; immoral par sa fin, puisqu’il détourne l’activité humaine de son but ; immoral dans ses conséquences sociales, car il substitue la recherche individualiste de la jouissance à l’accomplissement des devoirs sociaux. »16Comte Philippe DE RIBAUCOURT, « La nature du dilettantisme », Revue néo-scolastique, 14ᵉ année, n° 53, 1907, pp. 37-49, spéc. p. 49.

Nature du dilettantisme 

Le dilettantisme est-il bon ou mauvais par nature17« Le défaut de toutes les définitions [classiques du dilettantisme] est de ne tenir aucun compte de l’amoralité ou de l’irresponsabilité voulue du dilettante, alors que, par le fait même qu’elles dépendent de la volonté, les jouissances du dilettantisme doivent recevoir leur étiquette morale positive ou négative. » (Comte Philippe DE RIBAUCOURT, « La nature du dilettantisme », Revue néo-scolastique. 14ᵉannée, n°53, 1907, pp. 37-49, spéc. p. 40). ? Drôle de question, à laquelle notre société répond pourtant. Ils sont rares, en effet, les gens qui s’enorgueillissent d’être dilettantes. Qui, en entretien d’embauche, se targuerait de dilettantisme ? Mais il faudrait déjà s’entendre sur les caractères du dilettante, sur ses vices et ses vertus. Car le dilettantisme n’a pas que des défauts, il a aussi ses (réelles) qualités18« On dit souvent que des gens ont les défauts de leurs qualités. La réciproque est vraie. On peut dire que le dilettantisme a les qualités de ses défauts. S’il ne compte à son actif ni la puissance de travail, ni la vocation du sacrifice, ni même l’énergie qui permet un effort régulier, il a pour lui fréquemment trois mérites non négligeables : la franchise poussée jusqu’au cynisme ; la modestie portée jusqu’au dénigrement de soi ; et le désintéressement tout court. Un nombre impressionnant d’hommes d’action ne seraient même pas, en effet, des dilettantes du but qu’ils poursuivent, s’ils n’étaient poussés dans la voie qu’ils ont adoptée par ces deux grands facteurs d’énergie : l’orgueil et l’intérêt. » (Jean MARESTAN, « Dilettantisme », Encyclopédie anarchiste, 1934, V° Dilettantisme)..

Sans doute y a-t-il plusieurs manières d’être dilettante, dans cent domaines et mille directions. Pour autant, le dilettantisme trouve toujours son essence dans le plaisir et la passion, la liberté et la curiosité, l’éclectisme et la désinvolture. Ces caractéristiques forment et déforment leurs propriétaires, orientent le déploiement de leur intelligence. Le dilettantisme porte au désintéressement et, bien employé, il favorise la créativité.

Le lecteur comprend donc que le but de cette Notice n’est pas de faire du dilettantisme un éloge aveugle, qui serait celui de la paresse et de l’inconstance. La tentation du dilettante est de sauter du coq à l’âne, sans rien retenir de ses pérégrinations et bientôt sombrer dans la stérilité. Le dilettantisme ne peut avoir de valeur que s’il est vertueux, c’est-à-dire fertile, que s’il est source de motivation (1), puis processus de création (2), enfin facteur d’innovation (3).

En leur temps, Léonard de Vinci et Montaigne incarnèrent un dilettantisme fécond19« Les aptitudes me manquent pour garder sagement en culture un domaine dont, année après année, je recueillerais les moissons : j’ai l’intelligence néolithique. Pareille aux feux de brousse des indigènes, elle embrase des sols parfois inexplorés ; elle les féconde peut-être pour en tirer hâtivement quelques récoltes, et laisse derrière elle un territoire dévasté. » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955). « J’ai dit dans Tristes Tropiques que j’ai l’intelligence néolithique : je ne suis pas quelqu’un qui capitalise, qui fait fructifier son acquis ; plutôt, qui se déplace sur une frontière toujours mouvante. Seul compte le travail du moment. Et très rapidement, il s’abolit. Je n’ai pas le goût et ne ressens pas le besoin d’en conserver la trace. » (De près et de loin, 1988)., comme l’ingénieur Vauban, le photographe Nadar, plus près de nous Claude Lévi-Strauss, Steve Jobs ou Alexandre Astier. Ces noms et les tableaux choisis pourraient faire croire que le dilettantisme est une affaire d’hommes. C’est qu’à une femme, on laisse généralement moins le loisir de sa fantaisie. George Sand, Colette ou Emma Thompson20Cf. Le documentaire « Les multiples visages d’Emma Thompson », Allemagne, 2016, réal. Sabine, LIDL (ARTE magazine, n°47, 19 nov. 2016, p. 11). prouvent qu’on a bien tort.

« II est plus aisé d’entendre le sens du mot dilettantisme que de le définir avec précision. C’est beaucoup moins une doctrine qu’une disposition de l’esprit, très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune. »21Paul BOURGET, « Du dilettantisme », Essais de psychologie contemporaine, 1883, tome 1, Paris, Plan-Nourrit, 1920, pp. 55-68, spéc. p. 55.

1. Une source de motivation

La motivation. Le dilettante va où le portent ses goûts, ses intérêts, son caprice. C’est là un moteur puissant — motivation et moteur viennent du latin motus, mouvement — qui renouvelle l’enthousiasme dans la découverte d’un art ou d’une science et pousse à redoubler d’effort quand surgissent les premières difficultés. Il est fréquent, en effet, que le plaisir (1.1) se mue en passion (1.2) et fasse du dilettante un connaisseur véritable, voire un spécialiste.

1.1. Le plaisir

Le goût. Dès l’origine, on trouve chez le dilettante cette caractéristique essentielle aujourd’hui dénigrée : l’amateurisme. Le dilettante est, pour ainsi dire22Et dans un sens évidemment positif., un amateur, c’est-à-dire — à l’opposé du professionnel — quelqu’un qui fait les choses par envie et non par intérêt. Il est vrai que le dilettante est rarement carriériste : il cultive le plaisir de vivre plutôt que le désir d’amasser. Généralement autodidacte, le dilettante devient parfois un érudit au point de concurrencer les hommes de l’art. Ne suivant que ses goûts (et ses couleurs), le dilettante rejette la mode23« Le dilettante n’est pas à confondre avec le snob. Ce dernier n’a d’autre aspiration que de suivre la mode et de paraître ainsi à la page, même lorsqu’en secret il l’apprécie peu. Le dilettante, au contraire, ne dédaigne point le paradoxe, et ce à quoi il s’attache il l’aime vraiment, quoique d’une façon un peu trop légère et superficielle. » (Jean MARESTAN, « Dilettantisme », Encyclopédie anarchiste, 1934, V° Dilettantisme)., suit ses penchants décalés, nourrit l’avant-garde24« Nietzsche attire l’attention sur une qualité du dilettante qui était restée à l’écart jusqu’ici: sa capacité d’apporter des changements au canon artistique. La manière nietzschéenne de collectionner, qu’on peut caractériser d’acte critique ou d’avant-garde, s’oppose à la manière traditionnelle, qui, elle, provient souvent de la tendance à protéger des objets de valeur contre un barbarisme en marche. » (Maarten VAN BUUREN, « Le dilettantisme, style de vie », Poétique, 2004/1 (n° 137), p. 53-71)..

L’esthétique. C’est que le dilettante est un esthète. Sensible à la perfection, il trouve son bonheur dans la contemplation de la beauté25« Ce n’est ni dans l’hypocrisie, ni dans la vénalité, qu’il faut chercher l’origine du dilettantisme, mais bien plutôt dans l’indolence contemplative… » (Jean MARESTAN, « Dilettantisme », Encyclopédie anarchiste, 1934, Dilettantisme).. Pour lui, rien ne vaut le coup sur cette Terre, hormis la confrontation aux splendeurs de l’art, aux grandeurs de la nature, aux merveilles de l’artisanat. Le scepticisme un peu systématique du dilettante n’obère pas sa quête de l’élégance et de l’harmonie. Il croit à la nécessité d’embellir le monde, y compris au bénéfice des autres. Steve Jobs en est un exemple récent, qui apporta une indiscutable touche d’esthétique à des technologies trop austères.

« Le dilettante, par son caractère, s’apparente à l’amateur, mais avec quelque chose de plus intellectuel, élégant et raffiné. »26Jean MARESTAN, « Dilettantisme », Encyclopédie anarchiste, 1934, V° Dilettantisme).

1.2. La passion

L’enthousiasme. Le simple goût peut virer à l’obsession et faire d’une marotte passagère une passion insistante27Une passion dont l’étymologie rappelle qu’elle est aussi une souffrance. Patior en latin signifie souffrir. En français, le patient est bien celui qui souffre., presque une addiction. Certes, il y a des passions exigeantes, insatiables, tyranniques. Mais toutes savent provoquer l’enthousiasme. Or, cette « émotion puissante » — l’enthousiasme — est originellement le « transport divin »28LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Enthousiasme., une communication avec les dieux, qui n’est pas sans rappeler le phénomène de l’inspiration, cette forme de créativité également due au souffle divin. La passion engendre l’enthousiasme qui fait naître l’inspiration. Elle aide à renouer avec la part de divin qu’il y a en chacun de nous : la capacité à créer.

Le talent. Si la passion figure au rang des vertus du dilettantisme, c’est évidemment par son irremplaçable contribution à la créativité. Une passion n’est pas qu’un simple loisir auquel on aime s’adonner. C’est le domaine dans lequel on finit parfois par exceller. La passion s’apparente alors à un don exploité avec plaisir. Il en découle que, durant l’étude, la motivation se régénère d’elle-même. La pratique conduit à l’apprentissage, qui augmente la maîtrise et donne envie de pratiquer. Or, il est bien rare qu’une personne ne soit pas spontanément portée vers ce qui lui réussit. Le dilettantisme permet d’identifier ses domaines de prédilection.

2. Un processus de création

La créativité. La créativité est le pouvoir créateur, c’est-à-dire la faculté d’imaginer et de réaliser quelque chose de nouveau. C’est un talent pour la création qui s’exprime à travers un processus (voir le schéma), une succession d’étapes qui aboutit à la résolution d’un problème, à la création d’une œuvre. Comme on voit, l’incubation et l’intuition y prennent une large part. Or, c’est par un bon usage de la culture qu’on les favorise : l’usage du dilettante, nécessairement emprunt de liberté (2.1) et de curiosité (2.2).

2.1. La liberté

La fantaisie. « Je ne suis capable de fantaisie que dans l’ordre, ou plutôt dans le classement », écrivit un jour Colette29Dans L’étoile Vesper, Éditions du Milieu du Monde (Genève, Paris, Montréal), 1946.. Le dilettantisme vertueux ne voit pas autrement : picorer pour se nourrir, glaner pour grossir son bagage, chiner pour meubler son âme. La fantaisie est l’humeur, le désir, le caprice auxquels on laisse libre cours, sans souci des convenances ni respect des dogmes ; c’est également ce qu’on imagine30En grec et en latin, phantasia est même l’apparition, la vision, le songe, le fantôme.. Il y a bien un lien entre ce à quoi l’on s’intéresse et ce que l’on est capable d’imaginer. Pour qu’une chose nouvelle puisse exister, il faut d’abord en avoir eu la prescience et, pour cela, avoir étudié en suivant son envie, travaillé à expliquer l’absurde, fait ce qui ne se faisait pas.

Le jeu. À sa manière, le dilettante est un hédoniste. C’est véritablement quelqu’un qui s’amuse, avec les mots ou les minéraux, les chiffres ou les notes de musique, les matériaux ou les pièces de monnaie. Pour lui, tout apprentissage est ludique, de même que la résolution d’équations différentielles, la classification d’espèces végétales ou l’étude d’une commode en marqueterie. C’est que le dilettante a cette capacité de voir la vie comme un jeu, d’aborder toute occupation sous un aspect divertissant ou décalé. Or comme tout discours sur le monde, la science reste un jeu de construction mentale, un système qui associe des faits pour produire des significations. Une tournure d’esprit dilettante favorise l’apparition de nouvelles combinaisons.

« Nous nous défions de ces talents trop mobiles qui, se prêtant également à tous les emplois, refusent de choisir un rôle spécial et de s’y tenir. Nous éprouvons de l’éloignement pour ces hommes dont l’unique souci est d’organiser et d’assouplir toutes leurs facultés, mais sans en faire aucun usage défini et sans en sacrifier aucune, comme si chacun d’eux devait se suffire à soi-même et former un monde indépendant. »31Emile DURKHEIM, De la division du travail social, 1893, Livre 1, Introduction.

2.2. La curiosité

L’incubation. Dans le processus de création, l’incubation est la toute première étape. En réalité, elle intervient même en amont de la création. C’est la phase qui précède l’imagination (l’apparition de l’idée nouvelle) et même l’inspiration (la consultation d’œuvres et de documents en rapport avec le domaine de création). L’incubation est l’acquisition d’une culture générale — maîtrise de la langue et des usages (jeux sociaux), références historiques, économiques, politiques — ainsi que des techniques et savoirs propres à une discipline (la musique, la robotique, l’orfèvrerie). Rien ne germera dans une caboche qui n’a pas préalablement incubé. Or l’étendue de la culture — qui n’est jamais qu’un système de repères — dépend évidemment de la curiosité de son porteur.

La sérendipité. Ce drôle de mot — à l’origine tout aussi curieuse32Le mot français vient de l’anglais serendipity, tiré par l’homme politique et écrivain britannique Horace Walpole du conte Les Aventures des Trois Princes de Serendip (1754). Il s’en explique dans une lettre du 28 janvier 1754 : « … Cette découverte est presque de l’espèce que j’appelle serendipity, un mot très expressif que je vais m’efforcer, faute d’avoir mieux à vous narrer, de vous expliquer : vous le comprendrez mieux par l’origine que par la définition. J’ai lu autrefois un conte de fées saugrenu, intitulé Les Trois Princes de Serendip : tandis que leurs altesses voyageaient, elles faisaient toute sorte de découvertes, par accident et sagacité, de choses qu’elles ne cherchaient pas du tout : par exemple, l’un des princes découvre qu’un chameau borgne de l’œil droit vient de parcourir cette route, parce que l’herbe n’a été broutée que sur le côté gauche, où elle est moins belle qu’à droite — maintenant saisissez-vous le sens de serendipity ? L’un des exemples les plus remarquables de cette sagacité accidentelle […]. » (Cité dans Les Aventures des trois princes de Serendip suivi de Voyage en sérendipité, Éd. Thierry Marchaisse, 2011, p. 219 et s.). — renvoie à l’« art de faire une découverte, scientifique notamment, par hasard »33LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Sérendipité.. Toute l’astuce tient donc dans cet autre concept étrange : le hasard. Réputé tenir une place essentielle dans la créativité, il serait à l’origine de nombreux eurêka. Il est vrai que beaucoup d’inventions sont dues — particulièrement en cuisine — à un heureux concours de circonstances. Mais le hasard n’est pas l’absence de cause ; il n’est que la méconnaissance des causes. La curiosité permet de multiplier les tentatives et, par là, de favoriser la chance. L’essai est le bonheur du dilettante qui — tel un enfant tout à son nouveau jeu — n’hésite pas à recommencer une nouvelle partie quand il a perdu. Seule compte la beauté du geste, d’un geste qui s’ajuste et progresse.

3. Un facteur d’innovation

L’innovation. Les paragraphes qui précèdent égrenaient des considérations générales — assez plaisantes, vous en conviendrez — sur le dilettantisme. Il est temps d’entrer dans le vif du sujet est de l’envisager en tant que facteur d’innovation. La motivation et la créativité seules ne suffisent pas à introduire des nouveautés. C’est une évidence : on ne change pas la règle du jeu en la respectant. Et c’est bien le propre du dilettante que de se jouer des règles34Des règles du jeu, cela va sans dire. Voir les Notices Pourquoi et Comment écrire la règle du jeu., cultivant l’éclectisme (3.1) autant que la désinvolture (3.2).

« If you obey all the rules, you miss all the fun. »35Citation attribuée à Katharine Hepburn, actrice américaine (1907-2003).

3.1. L’éclectisme

La variété. Dans le sens courant, l’éclectisme est l’attitude qui consiste à piocher dans plusieurs disciplines. Il s’agit de sélectionner ce qui semble intéressant, dans un objectif plus ou moins précis. Ce goût pour la variété36« Varietas est donc le maître mot. Nous devons être divers, variés, indisciplinés — c’est-à-dire tristes et gais à la fois pour ne pas désespérer du métier de vivre. »(Patrick BOUCHERON, Un été avec Machiavel, 2017, n° 17 (Politiques de l’écriture / Ce blagueur de Machiavel). conduit à se défendre d’une vision trop systématique des choses, ce qu’une juriste ne peut que regretter. Mais l’éclectisme offre des points de comparaison. Il dote d’éclairages nouveaux, résout les contradictions, abolit les frontières. Ce refus assumé des limites37« Le dilettantisme est aussi refus de toute limite. » (Joëlle STOUPY, « La mode intellectuelle du dilettantisme aux alentours de 1890 à Vienne et le jeune Hofmannsthal », Germanica, 2008, n° 43, pp. 65-74, §1). est un incomparable vecteur de fécondité, quand on s’autorise toutes les combinaisons, toutes les hypothèses, toutes les tentatives.

Le holisme. Dans le domaine scientifique, c’est évidement à l’interdisciplinarité38Well, I am a dilettante. It’s only in England that dilettantism is considered a bad thing. In other countries it’s called interdisciplinary research.” (Brian ENO, musicien, interview sur le disque From Brussels with Love, Les disques du crépuscule, 1980). que l’on pense. L’étude d’un même phénomène à travers plusieurs disciplines est un excellent moyen de croiser les approches et d’apporter des réponses. La complexification du monde et sa globalisation économique obligent à prendre de la hauteur. L’approche systémique et la pensée globale deviennent des nécessités39« Le règne des spécialistes est le règne des idées générales les plus creuses, la plus creuse de toutes étant qu’il ne faut pas d’idée générale. » (Edgar MORIN, La tête bien faite, Seuil, 1999, p. 115).. Une des vertus essentielles du dilettantisme est de renouer avec les Humanités, de s’appuyer sur le syncrétisme — le mélange des influences — et de pratiquer la pensée en arborescence. La « sympathie universelle »40Alexandre BEBIANO, « En défense de Swann : l’emploi du mot « dilettante » », Bulletin d’informations proustiennes, n° 43, numéro spécial : centenaire de Swann, 2013, pp. 77-84, spéc. p. 81. du dilettante, sa communion avec le monde, évitent la sclérose.

« Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot complexus, « ce qui est tissé ensemble ». Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble.
Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il vaut mieux réapprendre à relier. […]
La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier. »41Edgar MORIN, « La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité », Revue Internationale de Systémique, vol. 9, n° 2, 1995, pp. 105-112, spéc. p. 110-111.

3.2. La désinvolture

L’irrévérence. La désinvolture et l’irrévérence se caractérisent respectivement par une trop grande liberté et un manque de respect. Tout l’enjeu est de déterminer à l’égard de quoi ces formes d’impertinence peuvent se montrer profitables — d’autant que l’insolence pour elle-même n’amuse qu’un temps. Il faut ensuite songer à la recycler en indépendance d’esprit42« L’esprit critique, dont le développement est un des facteurs nécessaires au dilettantisme, permettra à son adepte de s’observer sans cesse : il en résulte que la volonté n’est sollicitée que conformément à la raison, ou plutôt à la loi fixée par cette intelligence. » (Philippe DE RIBAUCOURT, « La nature du dilettantisme », Revue néo-scolastique. 14ᵉannée, n°53, 1907, pp. 37-49, spéc. p. 45).. C’est là un atout majeur, dont on ne devrait jamais se départir. Discuter les ordres, remettre en cause les évidences, cultiver le doute systématique43« … la manie de la contradiction, le doute systématique, l’introspection excessive. »(Joëlle STOUPY, « La mode intellectuelle du dilettantisme aux alentours de 1890 à Vienne et le jeune Hofmannsthal », Germanica, 2008, n° 43, pp. 65-74, §4). ne sont pas exactement des habitudes qui facilitent la vie. Mais elles ont leur vertu : éviter de reproduire les erreurs, trouver de meilleures façons de faire, en un mot innover.

L’audace. Le lecteur voit donc où l’on veut en venir. La création et l’innovation ont un prix. Dégagé de la nécessité de réussir coûte que coûte, le dilettante ne prend rien au sérieux, y compris lui-même. Tout le monde ne goûte pas cette approche de la vie. Et le confort chasse le courage, le conformisme nuit au panache. Le dilettantisme ne travaille pas à la consolidation de l’ordre établi. Il l’ignore. Ce détachement est une des clefs de l’audace. Pour oser, il faut vivre et penser en marge. C’est ainsi qu’on défriche le terrain, qu’on renouvelle les tendances, qu’on invente l’avenir. N’en déplaise aux bougons : ce sont bien les dilettantes qui creusent les brèches et ouvrent la voie. Ce sont eux, assurément, qui changent le monde.

Références

Articles français

Ouvrages français

Ouvrages étrangers

Illustrations