Du cœur comme siège de la sensibilité

1. A-t-on déjà vanté les mérites de la langue française, merveille de pureté — expressive et tendre — qui suggère plus qu’elle ne dit, sauf quand — gouailleuse ou incisive — elle se pique d’appeler un chat un chat ? Si on recourt si souvent à l’étymologie et à la synonymie dans l’écriture de la règle du jeu, c’est que la langue est le dépositaire des mœurs populaires, le miroir de la pensée symbolique, l’empreinte de l’inconscient collectif. Le mot cœur est particulièrement évocateur, à travers les dizaines d’expression dont il est le cœur — c’est-à-dire le centre, qui est une des significations du mot.

2. Mais son sens premier réfère à un organe corporel, au « viscère musculaire creux et pulsatile, situé, chez les Mammifères, dans la cage thoracique »1Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, I, 1., « principal agent de la circulation du sang »2Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 1.. Par métonymie, le cœur est aussi la poitrine (serrer contre son cœur), l’estomac3« […] dans l’ancienne anatomie grecque, on donnait le nom de cœur à l’orifice cardiaque ou supérieur de l’estomac, et le nom de douleur de cœur aux douleurs de l’estomac. » (Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 14). (avoir mal au cœur4« Selon la conception antique, le cœur est siège de la vie, des passions, des sentiments, de l’intelligence, de la mémoire et de la volonté. La médecine grecque appelait kardia le cœur et l’entrée de l’estomac, ce qui explique des expressions telles que « mal au cœur ». » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, Étym.).), également une des « couleurs » du jeu de carte (au tarot, jouer à cœur) ou une forme bivalvulaire et pointue (avoir la bouche en cœur), tandis que le battement du cœur symbolise le fait d’être en vie — « tant que le cœur me battra », disait-on autrefois5Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 1..

3. Venons-en aux sens figurés6Qui sont « nés de l’ancienne croyance localisant dans le cœur l’affectivité, l’humeur, le courage, la générosité et d’autres sentiments. » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III)., incroyablement nombreux et puissamment évocateurs. Si le thème de la sensibilité est si bien révélé par la métaphore cordiale, c’est que le cœur est perçu comme le siège de l’affectivité7Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 2. et de l’émotivité. Plus précisément, le cœur est réputé être la source des sentiments et des passions8« Il se dit souvent au figuré du Cœur regardé comme l’organe de la sensibilité morale, le siège des sentiments et des passions. » (Dictionnaire de l’Académie française, 8e éd., 1935, Cœur)., de l’attachement et de l’amour9« Attachement, passion, amour ; siège de ces sentiments. Aimer de tout son cœur. » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 1)., également de la tristesse et de la joie10Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 5., encore de l’ardeur, du zèle et de la bonne volonté11Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 6., enfin — avec l’âme qui est plus encore le centre de la moralité — des sentiments éthiques et de la conscience morale12Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 3.. Diantre ! Faut-il que les cœurs soient bien vastes pour contenir toute la sensibilité humaine…

4. Le concept de siège mérite pourtant que l’on s’y attarde, « Lieu où certaines choses résident principalement, où elles dominent »13Dictionnaire de l’Académie française, 8e éd., 1935, Siège., lieu fictif en la matière : où se loge, dans le corps, les émotions et sentiments ? C’est parce que le cœur est « considéré comme susceptible de mouvements causés par les passions »14Dictionnaire de l’Académie française, 8e éd., 1935, Cœur. — ce dont chacun a pu faire l’expérience, « la joie dilate le cœur, le chagrin le resserre »15Dictionnaire de l’Académie française, 8e éd., 1935, Cœur. — qu’il est vu comme le siège de la sensibilité, c’est-à-dire comme sa source et son domaine, ce qui demeure une abstraction16« L’ensemble des facultés affectives et des sentiments moraux, par opposition à esprit, qui est l’ensemble des facultés intellectuelles ; cet emploi du mot cœur provient d’une opinion ancienne et erronée qui plaçait le siége des passions dans le cœur, parce que cet organe en ressentait immédiatement des effets manifestes. » (Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 3).. Un contemporain situerait probablement l’émotivité dans la tête, mais ce serait occulter que le ventre — désormais qualifié de deuxième cerveau — joue son rôle dans l’affectivité.

5. Poussons plus loin le jeu et saisissons à la volée quelques-unes des dispositions que peut dissimuler un cœur :

  • l’agrément : « faire le joli cœur », c’est-à-dire « se donner des grâces »17Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 9., « se montrer sous le jour le plus favorable, chercher à séduire »18Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, IV.,
  • l’ardeur : « mettre du cœur à l’ouvrage », agir avec entrain, avec fougue, voire avec zèle,
  • l’attachement puisque « Loin des yeux, loin du cœur, l’amour ne résiste pas à une longue séparation »19Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, III, 1.,
  • la compassion : manquer de cœur ou être « sans cœur » signifie « être inaccessible à la pitié »20Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, III, 3., insensible au malheur des autres, ce qui résulte d’un manque d’empathie21Comp. « […] seuls, les mauvais cœurs rient du mal qui arrive aux autres. » (J. Cl., Du berceau à la tombe, ou Ensemble des préceptes à observer et des conseils à suivre pendant la vie, pour être sûr d’aller au ciel, 1893, Lille : Société de Saint-Augustin, Desclée, De Brouwer et Cie, p. 11).,
  • la connaissance : aussi bien la mémoire22« Nous sentons plus que jamais que la mémoire est dans le cœur ; car quand elle ne nous vient pas de cet endroit, nous n’en avons pas plus que des lièvres. » (Marquise DE SÉVIGNÉ, « Lettre à Mme de Grignan », 9 septembre 1671, Aux Rochers, Recueil des lettres de Mme la Marquise de Sévigné à Mme la Comtesse de Grignan, sa fille, Tome I, 1754, Paris : éd. Rollin, p. 385). — mémoire de l’esprit (connaître « par cœur », c’est savoir « fidèlement et littéralement »23Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, IV.) ou « mémoire des sentiments »24« Le cœur considéré comme mémoire des sentiments. Vos bienfaits sont gravés dans mon cœur. » (Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 4). —, l’intimité (« Connaître, savoir quelqu’un par cœur, être parfaitement au courant de ses habitudes, de sa vie, de son caractère »25Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, IV.) que la vérité (« en avoir le cœur net » veut dire « savoir ce qu’il en est, [s]e délivrer de [s]es doutes »26Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, III, 2.),
  • l’enthousiasme : « le cœur n’y était pas » indique que l’on a agi sans entrain ni plaisir, disposition contraire au fait d’« y mettre tout son cœur »,
  • l’intuition puisque « L’intelligence, la politesse du cœur [sont] faites de discernement intuitif »27Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, III, 2.,
  • la mansuétude attendu qu’« Un grand cœur [est] une personne magnanime »28Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 12.,
  • la sincérité : remercier du fond du cœur témoigne de la reconnaissance profonde,
  • la spontanéité : l’expression « de gaieté de cœur » insiste sur la bonne volonté, l’impulsion, l’instinct de liberté.

6. À lire ces expressions, on reste frappé par la vérité du langage, par toutes les nuances de la connaissance de l’Homme qu’expriment la langue et ses images — pour écrire sur les passions humaines, il n’est que de s’armer d’un bon dictionnaire. La liste est longue, étonnante en quelque sorte, alors même qu’elle est très incomplète. Pourtant, elle fait déjà apparaître que si l’esprit est le siège de l’intelligence et du jugement, le cœur est celui de la force et de la bonté. La majorité des dispositions cordiales se rapporte en effet à l’une ou l’autre de ces facultés : le cœur désigne la vigueur autant que la charité — la vigueur, c’est-à-dire l’exigence et le courage ; la charité, autrement dit la compassion et la générosité.

7. D’ailleurs, toutes ces qualités ne sont pas sans rapport les unes avec les autres — raison pour laquelle le « cœur bien né » caractérise une personne à la fois pleine de sensibilité29« Les cœurs bien nés dont parle le poète ressentent cruellement une mesure vexatoire, pour l’injustice qu’elle porte en soi et qui meurtrit, choque, brise en eux des tas de petites choses fragiles. / Les âmes vulgaires en prennent volontiers leur parti, mais à la condition qu’elle soit générale et que tout le monde en pâtisse. » (Georges COURTELINE, La philosophie de Georges Courteline, 1917, Paris : éd. Flammarion [1922], p. 17). et d’une grande rigueur morale30« Qu’est-ce qu’un cœur bien né ? — C’est un cœur qui est naturellement porté au bien. » (Coll., Leçons de langue française par une réunion de professeurs. Cours moyen, 1932, Tours : maison A. Mame & fils, Paris : J. de Gigord, p. 39).. À mi-chemin entre l’esprit et l’âme, le cœur symbolise la sensibilité de l’être humain, c’est-à-dire non pas tant la sensitivité (la faculté à ressentir des sensations physiques) que l’émotivité et l’affectivité (la capacité à ressentir des émotions et des sentiments). On n’est pas encore dans la moralité qui est une générosité désincarnée, absolue — l’être moral est prévenant par principe —, on se tient sur son seuil. La sensibilité s’exprime dans un rapport direct et pas simplement hypothétique avec l’autre : l’empathie est spontanée — sauf bien sûr si l’éducation l’a minutieusement étouffée.

« Celui-là était lui-même une variété de l’espèce [les fonctionnaires], un homme bref, tyrannique, obéissant à ses idées, toujours à courte bride sur son autorité ; d’ailleurs, dans l’occasion, bon compagnon, bon prince, jovial même et raillant avec grâce ; dur plutôt que ferme ; ne raisonnant avec personne, pas même avec lui ; bon père, bon mari sans doute, ce qui est devoir et non vertu ; en un mot, pas méchant, mauvais. »31Victor HUGO, Claude Gueux, 1834, Paris : éd. Évréat, p. 6.

Illustration

  • Caesar Boëtius VAN EVERDINGEN, Pan et Syrinx, vers 1637-1640, Rijksmuseum, Amsterdam.
  • 1
    Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, I, 1.
  • 2
    Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 1.
  • 3
    « […] dans l’ancienne anatomie grecque, on donnait le nom de cœur à l’orifice cardiaque ou supérieur de l’estomac, et le nom de douleur de cœur aux douleurs de l’estomac. » (Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 14).
  • 4
    « Selon la conception antique, le cœur est siège de la vie, des passions, des sentiments, de l’intelligence, de la mémoire et de la volonté. La médecine grecque appelait kardia le cœur et l’entrée de l’estomac, ce qui explique des expressions telles que « mal au cœur ». » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, Étym.).
  • 5
    Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 1.
  • 6
    Qui sont « nés de l’ancienne croyance localisant dans le cœur l’affectivité, l’humeur, le courage, la générosité et d’autres sentiments. » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III).
  • 7
    Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 2.
  • 8
    « Il se dit souvent au figuré du Cœur regardé comme l’organe de la sensibilité morale, le siège des sentiments et des passions. » (Dictionnaire de l’Académie française, 8e éd., 1935, Cœur).
  • 9
    « Attachement, passion, amour ; siège de ces sentiments. Aimer de tout son cœur. » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 1).
  • 10
    Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 5.
  • 11
    Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 6.
  • 12
    Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., Cœur, III, 3.
  • 13
    Dictionnaire de l’Académie française, 8e éd., 1935, Siège.
  • 14
    Dictionnaire de l’Académie française, 8e éd., 1935, Cœur.
  • 15
    Dictionnaire de l’Académie française, 8e éd., 1935, Cœur.
  • 16
    « L’ensemble des facultés affectives et des sentiments moraux, par opposition à esprit, qui est l’ensemble des facultés intellectuelles ; cet emploi du mot cœur provient d’une opinion ancienne et erronée qui plaçait le siége des passions dans le cœur, parce que cet organe en ressentait immédiatement des effets manifestes. » (Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 3).
  • 17
    Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 9.
  • 18
    Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, IV.
  • 19
    Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, III, 1.
  • 20
    Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, III, 3.
  • 21
    Comp. « […] seuls, les mauvais cœurs rient du mal qui arrive aux autres. » (J. Cl., Du berceau à la tombe, ou Ensemble des préceptes à observer et des conseils à suivre pendant la vie, pour être sûr d’aller au ciel, 1893, Lille : Société de Saint-Augustin, Desclée, De Brouwer et Cie, p. 11).
  • 22
    « Nous sentons plus que jamais que la mémoire est dans le cœur ; car quand elle ne nous vient pas de cet endroit, nous n’en avons pas plus que des lièvres. » (Marquise DE SÉVIGNÉ, « Lettre à Mme de Grignan », 9 septembre 1671, Aux Rochers, Recueil des lettres de Mme la Marquise de Sévigné à Mme la Comtesse de Grignan, sa fille, Tome I, 1754, Paris : éd. Rollin, p. 385).
  • 23
    Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, IV.
  • 24
    « Le cœur considéré comme mémoire des sentiments. Vos bienfaits sont gravés dans mon cœur. » (Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 4).
  • 25
    Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, IV.
  • 26
    Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, III, 2.
  • 27
    Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Cœur, III, 2.
  • 28
    Littré, Dictionnaire en ligne, Cœur, 12.
  • 29
    « Les cœurs bien nés dont parle le poète ressentent cruellement une mesure vexatoire, pour l’injustice qu’elle porte en soi et qui meurtrit, choque, brise en eux des tas de petites choses fragiles. / Les âmes vulgaires en prennent volontiers leur parti, mais à la condition qu’elle soit générale et que tout le monde en pâtisse. » (Georges COURTELINE, La philosophie de Georges Courteline, 1917, Paris : éd. Flammarion [1922], p. 17).
  • 30
    « Qu’est-ce qu’un cœur bien né ? — C’est un cœur qui est naturellement porté au bien. » (Coll., Leçons de langue française par une réunion de professeurs. Cours moyen, 1932, Tours : maison A. Mame & fils, Paris : J. de Gigord, p. 39).
  • 31
    Victor HUGO, Claude Gueux, 1834, Paris : éd. Évréat, p. 6.