Politique

Du contrat social comme exemple de créativité politique

1. Les grands textes, honorables et classiques, ceux que l’on étudie dans les manuels, sont parfois des textes séditieux qui ont secoué, malmené, horrifié leur temps. Démontant les ressorts des jeux sociaux soigneusement entretenus par les puissants, ces ouvrages s’évertuent à réécrire la règle du jeu, dans un sens plus conforme à l’intérêt général.

2. La créativité politique, l’application du processus créatif au jeu politique, permet la création de nouveaux concepts qui aident à surmonter les difficultés du moment. Ainsi en est-il du Contrat social de ROUSSEAU (1), qui posant la question du gouvernement idéal (2), proposa de fonder l’organisation de la société sur la souveraineté populaire (3).

1. L’œuvre

3. En 1762, à l’âge de cinquante ans, l’écrivain et philosophe genevois Jean-Jacques ROUSSEAU publie un livre1« Ensemble de taille modeste (moins de 150 pages), découpé en quatre livres, le Contrat entend donner un fondement légitime à l’exercice du pouvoir au sein d’un corps politique constitué sur la raison, au moyen d’une démonstration qui s’organise en deux temps : la définition des principes de l’autorité (livres I et II) et les modalités d’application pratique de la forme gouvernementale retenue (livres III et IV). » (Éric LETONTURIER, « Du contrat social, Jean-Jacques Rousseau — Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis). qui deviendra son œuvre majeure : Du contrat social ou Principes du droit politique2Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social ou Principes du droit politique, 1762, Amsterdam : Marc-Michel Rey.. Figure des Lumières, l’intellectuel se distingue par une conception naturaliste de l’humanité qui irrigue jusqu’à ses théories juridiques, sociales et morales3« En plein siècle des Lumières, Jean-Jacques Rousseau élève une véhémente protestation contre le progrès des sciences et l’accumulation des richesses, contre une société oppressive et des institutions arbitraires. Il stigmatise la dénaturation croissante de l’homme et prévient ses contemporains que, faute de retourner à la simplicité naturelle, ils courront inévitablement à leur ruine. Il propose tour à tour de réformer l’éducation, les mœurs, les institutions politiques et sociales, le droit et même la religion. » (Bernard GAGNEBIN, « Rousseau Jean-Jacques », Encyclopædia Universalis).. La grande idée de ROUSSEAU est que « la nature a fait l’homme heureux et bon, mais que la société le déprave et le rend misérable. »4Jean-Jacques ROUSSEAU, Rousseau juge de Jean-Jacques, 1780, Troisième dialogue.

4. En cela, il se singularise de Thomas HOBBES qui reprend à son compte5Dans l’épître dédicatoire de l’ouvrage Du citoyen (De Cive), Paris, 1642. la citation de PLAUTE (« l’homme est un loup pour l’homme »6« L’homme qu’on ne connaît pas n’est pas un homme, c’est un loup. » (PLAUTE, La Comédie des ânes ou l’Asinaire, Rome antique, vers -195, Acte II, sc. 4, vers 495 (Le marchand à Léonidas).) et qui développe l’idée que l’individu doit être soumis à un État pléthorique et absolu7Thomas HOBBES, Léviathan ou Matière, forme et puissance de l’État chrétien et civil, 1651, Londres.. De son côté, John LOCKE, dont le libéralisme résonnera chez ROUSSEAU, avait imaginé un état de nature bien plus harmonieux que HOBBES mais il avait tout de même insisté sur l’utilité d’un État garantissant ordre et propriété.

5. Cet État, toujours selon LOCKE, ne peut raisonnablement s’appuyer sur un pouvoir absolu (la séparation des pouvoirs, approfondie ensuite par MONTESQUIEU, est une nécessité) mais doit se fonder sur le consentement de la majorité. ROUSSEAU a évidemment lu HOBBES, LOCKE et MONTESQUIEU. Et après avoir publié son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, qui avait été l’occasion d’évoquer l’état de nature, la cité idéale, les inégalités sociales et la perfectibilité de l’Homme, ROUSSEAU poursuit sa réflexion politique.

2. Le problème

6. Avec son Contrat social, le philosophe suisse adopte une démarche complémentaire à celle de MONTESQUIEU dans L’esprit des lois8MONTESQUIEU, De l’esprit des loix, 1748, Genève : éd. Barrillot & fils., en remontant aux fondements du droit politique : « Je veux chercher si dans l’ordre civil il peut y avoir quelque règle d’administration légitime et sûre, en prenant les hommes tels qu’ils sont, et les lois telles qu’elles peuvent être : je tâcherai d’allier toujours dans cette recherche ce que le droit permet avec ce que l’intérêt prescrit, afin que la justice et l’utilité ne se trouvent point divisées. »9Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social ou Principes du droit politique, 1762, Livre I, Préambule.

7. Voici donc l’objectif que ROUSSEAU se donne : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ? Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution. »10Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social, 1762, Livre 1, chap. 6.

8. Plus précisément, ROUSSEAU s’attache à l’étude des concepts de gouvernement et de souveraineté ; il pose la question de la nature de l’intérêt général, des caractères du lien social et des conditions de l’ordre public. Son ouvrage se veut une quête de l’équilibre, une mise en balance des divers intérêts sociaux, une conciliation de l’autorité de l’État et de la liberté des individus. Théorique, cette réflexion n’est pas pour autant désincarnée quand elle cherche à écarter l’arbitraire et la corruption ou à réaliser l’aspiration des peuples au bonheur.

3. La solution

9. Au problème du choix d’une forme d’organisation sociale qui soit la plus juste possible, ROUSSEAU apporte une réponse simple : la société comme pacte entre ses membres, un contrat social qui repose sur la souveraineté du peuple. On comprend que, condamné en Suisse comme en France à sa publication pour ses idées subversives, l’ouvrage ait inspiré les révolutionnaires. Le contrat social est pourtant un moyen de justifier l’exercice du pouvoir par une poignée de gens sur toute une communauté…

10. Mais cette majestueuse Notice ne saurait faire montre de mauvais esprit et l’on se bornera à relever qu’en 1762, la souveraineté du peuple demeure une idée hérétique (la laïcisation du pouvoir est un avatar de la modernité alors en marche), de même que l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Le contrat social implique en outre le consentement du peuple à l’autorité, cet accord (certes plus ou moins tacite, mais semble-t-il permanent11« Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet ; en sorte que, bien qu’elles n’aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues… » (Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social, 1762, Livre 1, chap. 6).) apparaissant nécessaire à toute coopération entre les membres d’une société12D’ailleurs, la dissolution du contrat social qu’entraînerait l’application de la loi du plus fort aurait pour effet, selon Rousseau, de dissoudre la société, autrement dit la civilisation..

11. D’ailleurs, ROUSSEAU révèle le caractère négocié du pacte et la nécessité d’une forme de gouvernement, autrement dit d’institutions qui soient en accord avec la nature profonde du peuple en question13« Quand donc on demande absolument quel est le meilleur Gouvernement, on fait une question insoluble comme indéterminée ; ou si l’on veut, elle a autant de bonnes solutions qu’il y a de combinaisons possibles dans les positions absolues et relatives des peuples. » (ROUSSEAU, Du contrat social, 1762, Livre 3, chap. 9).. Selon lui, le contrat social doit rechercher l’intérêt général et substituer, à une liberté naturelle, une liberté civile, une égalité politique, une soumission au droit.

12. Évidemment, comme souvent chez les « grands hommes »14En octobre 1794, la dépouille de ROUSSEAU est entrée au Panthéon de Paris, bâtiment au frontispice duquel figurent ces mots : Aux grands hommes la patrie reconnaissante., c’est un humanisme à deux degrès dont il s’agit : la liberté ne concerne que les individus de sexe masculin ; les femmes, elles, doivent se contenter d’obéir15« La femme est faite pour céder à l’homme et pour supporter même son injustice. » (Jean-Jacques ROUSSEAU, Émile, ou De l’éducation, 1762, Livre V).. C’est là l’expression d’un idéal bien bancal, hémiplégique en quelque sorte et symptomatique de la myopie des Modernes.

Références

Illustrations