Politique

Le jeu politique (cours de stratégie politique #2)

Présenté au monde le

La stratégie politique est l’art et la manière de tirer son épingle du jeu politique. Elle consiste à se fixer un objectif personnel ou collectif puis à jouer sa partie en plaçant au mieux ses pions sur l’échiquier. Ce deuxième cours de stratégie aborde le concept de jeu politique.

L’échiquier politique

Le jeu politique est un vaste jeu social qui se déploie dans le champ politique1Sur lequel, voir les Notices Le coup politique, §3 et Les jeux sociaux, §2.4.. Ce champ s’apparente à un échiquier2Voir également l’échiquier comme métaphore de la section financière du Conseil du roi. D’ailleurs, les Anglais parlent toujours de chancelier de l’Échiquier. sur lequel sont disposées les diverses pièces du jeu : les citoyens, représentants et gouvernants qui forment autant de partis, courants et institutions.

C’est là une métaphore du système politique et des forces qui l’animent, certes un peu dépassée, figurant les partis de droite et de gauche par des pièces qui indiquent leur poids relatif dans le jeu politique : roi et reine, fous, tours et cavaliers, simples pions.

Cet échiquier dépeint surtout un espace-temps, un (petit) monde fait d’us et de coutumes, de lieux et de temporalités, entièrement tourné vers la réalisation d’un objectif affiché : assurer le bien public par le jeu des institutions3Cf. 1.1. Les buts affichés.. C’est ce but, qu’on devine pourtant fallacieux, qui permet de délimiter le champ politique.

« Tous ces prétendus hommes politiques sont les pions, les cavaliers, les tours ou les fous d’une partie d’échecs qui se jouera tant qu’un hasard ne renversera pas le damier. »4Honoré de BALZAC, Les journalistes — Monographie de la presse parisienne, 1842, Premier genre, B. Le journaliste — homme d’État, 1ère variété — L’homme politique.

L’empilement des échiquiers

À chaque échelon politique correspond un échiquier relativement circonscrit. D’abord, autour de toute collectivité territoriale5Commune, département, région, etc. se déploie un champ politique local homogène. Ensuite, on trouve le jeu politique national, qui correspond au fonctionnement des institutions étatiques. Enfin, l’échiquier international englobe les rapports entre États, modérés par les organisations internationales6L’ONU, l’OTAN, l’UNESCO, l’OMS, l’OMC, etc., voire supranationales7L’Union Européenne..

Mais partout, le jeu politique symbolise l’action des joueurs, leurs déplacements sur l’échiquier, leurs prises de guerre et de position. Bien sûr, une certaine interdépendance existe entre ces différents niveaux de jeu qui modèlent le comportement des acteurs. Nul ne l’ignore : les politiques internationales, nationales et locales s’influencent mutuellement.

« Gouverner, ou apprendre à ne pas se laisser gouverner, c’est-à-dire comprendre les choses du politique, consiste à déchirer le rideau des apparences. »8Patrick BOUCHERON, Un été avec Machiavel, Équateurs France inter, Parallèles, 2017, p. 25.

Un vaste jeu social

Le jeu politique peut s’analyser en un vaste jeu social, fait d’une multitude de petits jeux (élections, délibérations, campagnes, négociations, grèves, fabrique de la loi). Observer le jeu politique oblige à constamment opérer des allées et venues entre tous les jeux sociaux qui se déroulent sur les divers échiquiers politiques… Tâche immense et malaisée, tant le jeu politique paraît mouvant et dénué de repères9« Le manque de repères est chose fâcheuse, mal supportée : les doctrines ou théories politiques délaissent la pratique politique […], elles donnent de faux repères, de fausses règles. À l’évidence, ce qui désoriente, c’est la pratique politicienne, à la fois l’art politique au sens noble du terme, et le jeu des passions politiciennes : on a envie d’avoir des balises, des repères qui assurent le regard, qui délimitent un espace certain, qui permettent de savoir « ce qui ne change pas », et ce qui peut changer. » (Pierre LENAIN, Le jeu politique : la France de demain, Économica, 1986, p. 7-8)..

C’est que ce jeu si spécial se singularise par deux aspects qui le complexifient prodigieusement. D’une part, la représentation des intérêts des citoyens (les représentés) se double d’une concurrence des représentants entre eux pour l’obtention des postes de représentation10« Le dévouement obligé aux intérêts des mandants fait oublier les intérêts des mandataires. Autrement dit, la relation, apparente, entre les représentants et les représentés, conçus comme cause déterminante (« groupes de pression », etc.) ou cause finale (« causes » à défendre, intérêts à « servir », etc.), masque la relation de concurrence entre les représentants et, du même coup, la relation d’orchestration (ou d’harmonie préétablie) entre les représentants et les représentés. » (BOURDIEU Pierre, « La représentation politique – Éléments pour une théorie du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 36-37, févr.-mars 1981, p. 3-24, spéc. p. 9)., concurrence qui devient bientôt le principal « enjeu » du « jeu » politique (1) et finit par le fausser (4).

D’autre part, le combat entre adversaires (2) que suppose la concurrence des (futurs) élus et dirigeants a lieu, de manière quasi exclusive, dans le champ symbolique11« L’univers politique incarne aussi, dans les sociétés démocratiques, le dépassement de la violence physique, et sa conversion par les hommes politiques en une violence symbolique. Laquelle implique d’autres armes. Celle de l’élection, qui confère le droit de s’exprimer au nom d’un plus grand nombre. Celle du poste, qui permet d’activer divers leviers décisifs. Ou celle de la rhétorique, où l’on « tue » autrement son adversaire. C’est là que se trouve la dimension « dramatique » du politique, qui la transformeen une évidente matière fictionnelle… » (Emmanuel TAÎEB, « House of Cards. Qu’est-ce qu’un coup politique fictionnel ? », Quaderni, 88 | Automne 2015, p. 67-81, spéc. p. 67-68).. En politique, les actes sont d’abord et avant tout des discours, des paroles et des écrits12« … la politique est affaire de symboles et de mots. » (Béatrice HOUCHARD, Le fait du Prince — petits et grands caprices des présidents de la Ve République, Calmann Lévy, 2017, p. 15). (3). Tout cela fait du jeu politique une comédie fort singulière, une compétition à nulle autre pareille, dont les règles restent difficiles à (ré)écrire.

« … dans un monde livré au theatrum mundi, [le cardinal de Retz] sait que la politique est un théâtre dans le théâtre, une comédie des comédiens — une société du double spectacle. »13 (Jacques BRIGHELLI, Le jeu politique, Éd. Sulliver, 2006, p. 7).

1. Les objectifs du jeu politique

Ambivalence des objectifs. La particularité du jeu social est d’être une activité de groupe qui fait apparaître un écart notable entre les buts communs affichés (1.1) et les motivations individuelles cachées (1.2). Le jeu politique n’y fait pas exception et fait même figure d’archétype. La politique étant ce qu’elle est, le spectateur en est presque réduit à rechercher les points communs entre les intérêts des citoyens (les représentés) et la conduite des politiciens (les représentants)… Les électeurs apparaissent comme des arbitres dans les querelles de la classe dirigeante et, trop souvent, comme les dindons de la farce.

« … le champ politique est le lieu où s’engendrent, dans la concurrence entre les agents qui s’y trouvent engagés, des produits politiques, problèmes, programmes, analyses, commentaires, concepts, événements, entre lesquels les citoyens ordinaires, réduits au statut de «consommateurs», doivent choisir, avec des chances de malentendu d’autant plus grandes qu’ils sont plus éloignés du lieu de production. »14BOURDIEU Pierre, « La représentation politique – Éléments pour une théorie du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 36-37, févr.-mars 1981, p. 3-24, spéc. p. 3-4.

1.1. Les buts affichés

Organiser le fonctionnement de la cité. Les buts de la politique sont pourtant revêtus d’une immense noblesse. Il s’agit d’organiser la vie de la cité, de mettre de l’huile dans les rouages de la société, de porter le destin commun. Administrant un territoire, la politique doit mettre en œuvre les conditions nécessaires à l’existence et à l’épanouissement de chacun de ses habitants : sécurité, travail, transport, éducation, hygiène, santé, alimentation, sport, culture, etc. Concrètement, il convient de trouver des solutions aux problèmes qui se présentent, de prendre les décisions qui s’imposent, de lancer les projets qui manquent, de réactualiser le modèle de société.

Assurer la représentation des citoyens. Or le jeu politique français s’inscrit15Ainsi que le prévoit l’article premier de la Constitution du 4 octobre 1958. dans les principes de la République et de la démocratie. Dès lors, les citoyens qui choisissent de prendre part au jeu politique, par exemple en se faisant élire, sont censés rechercher l’intérêt général, le bien commun, l’équilibre des forces16« L’art politique est comme la médecine : une science des singularités, qui consiste à poser un diagnostic. Or le diagnostic machiavélien se lit dans ses Discours sur la première Décade de Tite-Live : la bonne santé du corps social résulte de l’équilibre de ses humeurs, c’est-à-dire non pas d’un ordre politique qui nierait les troubles, mais d’une organisation des désordres sociaux. Autrement dit, la république est fondée sur la discorde, elle est l’agencement pacifique — parce que équilibré — de la mésentente. » (Patrick BOUCHERON, Un été avec Machiavel, Équateurs France inter, Parallèles, 2017, p. 94).. Mais la démocratie française s’exerce, comme la plupart des démocraties modernes, par le biais de représentants17Constitution du 4 octobre 1958, article 3, alinéa 1er.. C’est donc une démocratie représentative, c’est-à-dire indirecte, dans laquelle le vote des lois et l’exercice du pouvoir sont dévolus à des citoyens élus18Ou nommés par des élus, par exemple les ministres. qui occupent — ce n’est plus à démontrer — des fonctions convoitées.

« Le jeu politique n’est pas un jeu abstrait, mathématique, comme un jeu d’échecs, c’est un jeu avec des hommes, en chair et en os, qui ont du plaisir, qui souffrent, qui sont promis à la mort, qui sont cruels. »19Pierre LENAIN, Le jeu politique : la France de demain, Économica, 1986, p. 9.

1.2. Des motivations cachées

Peser sur le jeu. Assurément, le jeu politique ne se limite pas aux manigances des responsables politiques20Maires, députés, sénateurs, président de la République, ministres, hauts fonctionnaires, etc.. Le lobbying (les groupes de pression, les syndicats), le quatrième pouvoir (les journalistes, les médias), le  levier populaire (les manifestations, les sondages) pèsent indiscutablement dans la balance21Cf. ci-dessus, le deuxième paragraphe de « L’échiquier politique » faisant référence au « poids relatif » des divers acteurs dans le jeu politique. C’est la même idée d’influence.. On peut donc influencer le jeu politique sans exercer de mandat. Mais c’est évidemment en entrant dans l’arène — comme acteur et non comme commentateur — que l’on participe véritablement au jeu politique, qu’on jouit du prestige et des prérogatives attachés au pouvoir22Avoir du pouvoir, être courtisé et invité, gagner de l’argent, être là où tout se joue.. C’est là la motivation profonde de la participation au jeu politique comme protagoniste et non comme spectateur.

« Le moteur du jeu est le plaisir politique. »23Francis P., Les carnets politiques de Francis P. ancien ministre, Les lettres nouvelles, 1979, p. 50-52 ; cité par Pierre LENAIN, Le jeu politique : la France de demain, Économica, 1986, p. 10.

Entrer dans le jeu. La démocratie représentative suppose la tenue ponctuelle d’élections, qui marquent le début (confiance) et la fin (sanction) des mandats donnés. Les grands raouts électoraux se clôturent par le vote des électeurs qui départage les candidats, en fonction de leur personnalité, de leur programme, de leur image. Pour entrer dans le jeu politique, il faut aller à la pêche aux voix, c’est-à-dire séduire les électeurs, les faire venir à soi24C’est le sens étymologique du mot séduire : conduire à soi., être préféré aux autres candidats. L’entrée en politique procède donc de la victoire dans la lutte électorale.

« … la lutte politique est structurée par toutes les initiatives visant à s’assurer du maintien d’une position dominante ou gratifiante, à la reconquérir, et au passage, le plus souvent, à préserver l’ordre politique même qui conditionne l’existence de cette position. »25Emmanuel TAÎEB, « House of Cards. Qu’est-ce qu’un coup politique fictionnel ? », Quaderni, 88 | Automne 2015, p. 67-81, spéc. p. 67.

Rester dans le jeu. On reste dans le jeu politique de la même manière qu’on y entre : en battant ses adversaires. C’est d’ailleurs cela le plus difficile en politique : durer26« L’existence politique de l’homme politique est déterminée par son aptitude à se maintenir dans le jeu. » « Le seul but du joueur est de se maintenir dans le jeu. » (Francis P., Les carnets politiques de Francis P. ancien ministre, Les lettres nouvelles, 1979, p. 50-52 ; cité par Pierre LENAIN, Le jeu politique : la France de demain, Économica, 1986, p. 10).. On peut parvenir au sommet — tel un Rastignac du temps présent — à la faveur des circonstances, en usant d’effets, en créant la surprise. Il en faut plus pour s’y maintenir. Or c’est bien cela, le but inavoué du jeu politique. Comme la poursuite de l’existence, la participation au jeu politique n’a pas d’autre but qu’elle-même. On joue à ce jeu pour continuer à y jouer, être dans la salle de jeu27« Être dans le jeu, c’est peser sur ses orientations, la balance des forces, informer le devenir, avoir la liberté d’allure qui permet de jouer. » (Francis P., Les carnets politiques de Francis P. ancien ministre, Les lettres nouvelles, 1979, p. 50-52 ; cité par Pierre LENAIN, Le jeu politique : la France de demain, Économica, 1986, p. 10)., rester assis à la table…

« Et comme pour tous les joueurs, pour tous les comédiens, arpenter la scène du pouvoir est une raison suffisante pour aller de l’avant, indéfiniment. Le succès même n’entre pas forcément en ligne de compte. Quels que soient les bonheurs ou les revers, le plaisir du jeu est une satisfaction intrinsèque. Plaisir de l’observation et de la dissection, mise à nu de la psychologie des protagonistes, ambition contre ambition, désir contre désir, volupté contre volupté. Je contre je. La politique est une guerre d’egos, où le plus habile jouira avant tout de la manipulation et du démontage des marionnettes. »28Jacques BRIGHELLI, Le jeu politique, Éd. Sulliver, 2006, p. 8.

2. Les personnages du jeu politique

Importance des rôles. Comme tout jeu social, le jeu politique est joué par des joueurs — la classe politique (2.1) — qui incarnent des personnages (députés, sénateurs, président de la République, ministres, maires, hauts fonctionnaires, etc.). Ces personnages interprètent des rôles (mandats ou missions) qui correspondent aux grandes fonctions (voter la loi, diriger le gouvernement, gérer un territoire, etc.) dévolues aux institutions (Parlement, Gouvernement, autorités29CNIL, AMF, ACPR, etc., administrations30Ministères, collectivités locales, etc.) (2.2). Ces rôles comportent des attributions31Droits et devoirs, prérogatives et responsabilités. Par exemple, le pouvoir de nomination, de décision, de sanction, également des obligations particulières (déclaration de patrimoine, conflits d’intérêts). qui permettent de remplir ces fonctions.

Particularité des rôles. Dans tout jeu social, les rôles sont comme des partitions32Les « partitions » politiques forment ce qu’on appelle le droit public, qui comprend le droit constitutionnel, le droit administratif, le droit européen, le droit international, le droit de l’environnement, etc. que les joueurs doivent suivre. Un personnage représente donc un joueur (ou acteur) en train d’interpréter un rôle déterminé33Un rôle est toujours borné dans le temps. On n’est pas — du moins pas chez nous — président à vie. En outre, le rôle est momentanément aboli dans la vie familiale, chaque soir par exemple.. Or, dans le jeu politique, la distinction entre joueur et personnage est brouillée. En effet, les rôles politiques sont tellement éloignés de la vie ordinaire qu’ils déteignent inévitablement sur la personnalité des joueurs. En outre, faisant fréquemment « carrière dans la politique », les joueurs occupent successivement ou simultanément34C’est la question du cumul des mandats. divers rôles qui cultivent nécessairement un entre-soi. Tout cela crée une cassure entre représentants (l’« élite ») et représentés (le « peuple »), qui se traduit par la défiance croissante des seconds à l’égard des premiers35Cf. ci dessous, 4. Les dysfonctionnements du jeu politique..

2.1. La classe politique

Profil des joueurs. Qui sont les joueurs qui s’agitent sur les divers échiquiers politiques locaux, nationaux et internationaux ? La parité y est-elle respectée ? Certaines origines sociales ou ethniques sont-elles sur ou sous représentées ? Quelles formations, quels réseaux permettent, de fait, d’accéder aux fonctions politiques ? Poser ces questions36Sans qu’il ne soit nécessaire d’y répondre, le phénomène étant connu… revient à interroger la représentativité des représentants dans une démocratie représentative… L’échantillon est-il représentatif ? Plus qu’il n’a été certes, mais nettement moins qu’il ne devrait. Le profil des responsables politiques, leur parcours et leur formation ne sont pas suffisamment diversifiés pour que soient représentés, ni même présents à l’esprit tous les intérêts de la société civile.

Comportement des joueurs. Représenter c’est, étymologiquement, rendre présent. Or, par habitude de pensée, par ignorance d’autres vies, également par intérêt ou par lâcheté, la tendance de la classe politique est de se re-présenter elle-même. Pierre BOURDIEU l’a montré : le jeu politique est quasi exclusivement joué par des professionnels qui mettent tout en œuvre pour en exclure les profanes37BOURDIEU Pierre, « La représentation politique – Éléments pour une théorie du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 36-37, févr.-mars 1981, p. 3-24, spéc. p. 4-5.. Ce jeu se caractérise par un « monopole des professionnels ». Contrairement à ce que l’idéal démocratique voudrait croire en effet, les joueurs ne sont pas interchangeables dans l’interprétation des rôles. Ce qui est vrai de la vie sociale38Un ouvrier a peu de chances de devenir patron du CAC 40, un simple employé président du conseil d’administration de l’entreprise, etc. Un indiscutable déterminisme social sclérose les trajectoires individuelles. est plus vrai encore du monde politique. Ne se fait pas accepter qui veut des groupes et réseaux39Partis politiques, think tanks, clubs, etc. ouvrant l’accès aux postes visés40Plus précisément aux moyens de les atteindre : moyens financiers, relais d’opinion, etc. Il faut être dans le « système » pour émerger sur la scène médiatique.. Dans la concurrence politique, il n’y a pas d’égalité des chances.

2.2. Les institutions publiques

Rôle des organisations. Le jeu politique est une gigantesque machine à produire des normes et des symboles, à faire appliquer ces normes — les règles du jeu, qui sont autant de vecteurs d’influence — en jouant de symboles41Des valeurs, des évènements historiques, des grandes figures.. Les institutions publiques42Qu’elles soient des partis politiques, des juridictions, des ministères, des collectivités locales, peu importe. sont des entités qui fabriquent des règles (c’est-à-dire du langage, des énoncés, des concepts), qui font exécuter ces règles et sanctionner les manquements43Ici, on pourrait s’étendre sur la distinction entre pouvoir législatif, pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire. Peu importe. Seule compte l’opposition avec des activités directement productives (entreprises, associations, etc.).. Chacun comprend que les institutions publiques ne produisent « que » des discours — des discours certes indispensables — par un processus de transformation de l’information44L’activité des institutions publiques consiste plus précisément à produire des systèmes d’informations contraignantes (tels que des lois, avis, règlement, décisions, etc.) à partir d’autres informations (autres normes, sondages, études, actualités).. À dire vrai, c’est là un point commun à toutes les activités purement intellectuelles : la recherche, l’enseignement, le journalisme, le conseil, etc.

Fonctionnement des organisations. Le jeu politique se joue dans le champ symbolique, sans transformation de matières premières, à l’abri des intempéries, dans un milieu feutré, le tout aux frais du contribuable. L’activité quotidienne consiste à lire, parler, écrire, plus exactement à conduire des négociations, assurer une veille, prendre des décisions, rédiger des notes, réagir à l’actualité, faire et défaire l’opinion. Tout cela suppose des savoirs (culture générale, fonctionnement des institutions, langues étrangères) et savoir-faire (analyse, synthèse, organisation, expression) qui façonnent les attitudes, modèlent les personnalités, polissent les caractères. Ici comme ailleurs, il y a des choses qui se font et ne se font pas. C’est le savoir-être, vecteur d’un indéniable entre-soi.

3. La structure du jeu politique

Le choix des moyens. La structure d’un jeu — en l’occurrence du jeu politique — repose sur l’articulation entre le but affiché (organiser la société) et les moyens choisis pour atteindre ce but (élections, délibérations, décisions). Certains dysfonctionnements du jeu45Cf. ci-dessous, 4. Les dysfonctionnements du jeu politique. procèdent donc de l’inadéquation entre, d’une part, les moyens sélectionnés et, d’autre part, les buts communs ou les motivations individuelles.

Le choix des moyens devrait donc tenir compte tant des objectifs affichés que des motivations cachées, ce qui reste très difficile à mettre en œuvre46Ce n’est, de toutes façons, pas une volonté des responsables politiques qui n’y auraient aucun intérêt personnel, bien au contraire.. Les moyens sélectionnés pour organiser la société renvoient, vous l’aurez compris, à l’ensemble des activités politiques (3.2). Ces moyens et buts, activités et objectifs, sont reliés par des récits, les fictions (3.1) qui en forment la toile de fond.

3.1. Les fictions politiques

Les régimes politiques. Chaque jeu national (et donc local) dépend du régime politique de l’État en question. Or la France est actuellement une démocratie (quoique imparfaite) et une République. C’est, plus précisément, une démocratie représentative. Et, de fait, c’est une démocratie médiatique. D’égale importance, ces quatre éléments sont des choix de société qui façonnent le jeu politique français et en font la particularité47NB. Les développements qui suivent sont de simples repères. Ils ne constituent pas un cours de droit constitutionnel….

  • Une démocratie, qui s’oppose à une dictature, est la société dans laquelle les droits fondamentaux des individus — libertés d’expression, d’opinion, de culte, d’association, de circulation, etc. — sont garantis. Cela conduit, par exemple, à la (relative) indépendance des journalistes et au pluralisme politique.
  • Mais, parmi les démocraties, on trouve des républiques et des monarchies (constitutionnelles)48Par exemple, pour l’Europe, le Royaume-Uni, la Belgique, le Danemark ou la Norvège.. La République (la « chose de tous ») est un gouvernement qui s’exerce en théorie par et pour le peuple49Dans la monarchie, en revanche, des postes sont réservés aux nobles, ceux qui ont une certaine naissance. Mais la Constitution limite le pouvoir du souverain, notamment dans les monarchies européennes où il reste cantonné à un rôle symbolique.. Les gouvernants sont choisis parmi la population, ce qui fait qu’en théorie, n’importe quel citoyen adulte peut se faire élire.
  • Déjà évoquée, la démocratie représentative — qui s’oppose à la démocratie exercée directement par les citoyens50Par exemple par le biais du référendum. — postule la représentation des électeurs et, mécaniquement, la concurrence entre représentants potentiels pour les postes d’élus.
  • Enfin, la société ultra médiatique qui est la nôtre conduit à ce que la communication soit permanente et instantanée, qu’elle ait fini par primer sur l’action politique elle-même. C’est l’ère de l’image, du marketing, de la petite phrase, du spectacle.

Les idéologies politiques. À l’intérieur de ce cadre, s’exercent diverses forces et pressions. Les nombreux courants et sensibilités politiques vont s’exprimer dans le débat public, portés par les divers partis, mouvements, associations, fondations, syndicats et personnalités. Il est évident que la droite, la gauche, le centre, l’extrême droite ou l’extrême gauche ne se valent pas. En matière pénale, fiscale, sociale, les réformes adoptées portent généralement la marque d’une idéologie : capitalisme, socialisme, libéralisme, etc.

Le conformisme ambiant et le politiquement correct ne doivent pas faire oublier qu’il y a des idéologies à l’œuvre derrière nos modes de vie. La neutralité des choix politiques n’est qu’apparente. Le monde dans lequel nous vivons n’est pas une fatalité, c’est le choix des puissants51Cf. Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT, Sociologie de la bourgeoisie, Éd. La découverte, 4e éd., sept. 2016. : faire primer la liberté sur l’égalité, la propriété privée sur l’intérêt général, le profit à court-terme sur le développement durable, etc.

Les règles du jeu. Chaque jeu social s’appuie, vous le comprenez, sur un grand récit, un tissu complexe qui organise et justifie les rôles, les fonctions et les actions des personnages. Cette immense fiction52En tant qu’êtres symboliques, nous vivons constamment dans des « fictions ». Cf. Yuval Noah HARARI, Sapiens : Une brève histoire de l’humanité, 2014, Albin Michel, 2015., déclinée en nombreuses règles (du jeu), préside au déroulement et au fonctionnement du jeu (nature et date des élections, compétence des institutions, règles de délibération, etc.). Ainsi, elle explique comment les joueurs sont censés atteindre le but fixé (organiser la société) et conditionne évidemment les actions qu’ils vont vouloir tenter53En l’occurence, les « coups » politiques. pour servir leur ambition personnelle.

Ces fictions sont essentielles car, faisant adhérer les joueurs aux jeux sociaux, elles sont le moteur de leur coopération. Autrement dit, si nous parvenons à nous organiser au niveau local ou national, c’est parce que nous avons des règles du jeu (politique). Mais, évidemment, rien n’empêche de faire évoluer le jeu et les fictions politiques. Rien n’empêche de changer la règle du jeu.

3.2. Les activités politiques

Les actions politiques. Du fait de la particularité du jeu politique, les activités sont presque toutes symboliques, presque fictives, en tout cas non productives54On doit nuancer le propos en mentionnant l’acte de langage performatif : celui qui fait ce qu’il dit, qui change le monde « juste » en disant. C’est par exemple, le serment du jeu de paume ou, plus proche de nous, la formule « Je vous déclare mari et femme », prononcée par l’officier d’état civil lors d’un mariage. . Concrètement faire de la politique, c’est écrire un discours, parler pour convaincre, voter à main levée, prendre une décision, signer en bas d’une page pour rendre un texte applicable. C’est donc écrire, parler et (un peu) écouter pour séduire, influencer, contraindre. C’est réunir certaines personnes entre elles, divulguer certaines informations, en cacher d’autres, pour rédiger un rapport, monter des coalitions, faire un coup d’éclat. La politique, ça n’est que cela. Mais toutes ces activités prennent évidemment une coloration particulière selon que l’on souhaite conquérir, exercer ou contrôler le pouvoir. La créativité politique doit être une constante de ces trois situations.

Les buts politiques. (1) La conquête du pouvoir repose sur la séduction de l’électorat et l’élimination55Politique, bien sûr, et non physique… Les mœurs ont heureusement évolué. des concurrents. Pour ce faire, il faut modeler son image, faire des promesses, présenter un programme rassembleur, multiplier les bains de foule, être présent dans les médias, mettre les autres candidats en difficulté. (2) L’exercice du pouvoir, lui, consiste plutôt à prendre des décisions, réagir aux catastrophes, rechercher le consensus, trouver des solutions, valoriser son territoire, créer de la richesse, porter une vision, montrer le cap, toutes choses qui impliquent de prendre de la hauteur… (3) Enfin, le contrôle du pouvoir, par exemple quand on est dans l’opposition, suppose de surveiller l’action de la majorité, la critiquer, en proposer des améliorations, porter des sujets sur la place publique, attaquer certaines décisions devant la juridiction compétente, actionner tous les contre-pouvoirs.

L’activité politique est en partie faite « de transactions et d’ajustements permanents des protagonistes, en fonction des prises de position des autres joueurs… »56Emmanuel TAÎEB, « House of Cards. Qu’est-ce qu’un coup politique fictionnel ? », Quaderni, 88 | Automne 2015, p. 67-81, spéc. p. 71.

4. Les dysfonctionnements du jeu politique

L’expérience de jeu. Comme tout jeu social, le jeu politique fait naître un univers constitué de règles qui s’appliquent à des éléments57Qu’on appelle, dans l’analyse du jeu, des « briques » : éviter, atteindre, détruire, créer, gérer, déplacer, aléatoire, choisir, tirer, écrire., dont la jouabilité — en politique, on parle d’efficacité — dépend de la fluidité. Plus les règles sont claires, faciles à mettre en œuvre et effectivement appliquées, plus la structure fonctionne bien. Or, la qualité d’un jeu se mesure notamment à l’aune de l’expérience de jeu, c’est-à-dire du ressenti des joueurs (et des spectateurs)58Dans l’univers ludique, le « gameplay » s’entend d’« un ensemble de règles de jeu définissant des objectifs à accomplir associées à d’autres règles de jeu spécifiant des moyens et des contraintes pour atteindre ces objectifs » (Julian ALVAREZ et Damien DJAOUTI, « Le gameplay comme critère de classification », Ludoscience.fr (site), 2006).. Bonne ou mauvaise, cette expérience dépend de la cohérence des règles entre elles, de l’adéquation des buts et des moyens, de l’articulation entre la théorie du jeu politique et la pratique du pouvoir. Or il est évident qu’au regard des buts fixés, la structure du jeu n’est pas satisfaisante. Le jeu politique apparaît à la fois mal conçu (4.1) et mal mené (4.2).

4.1. Un jeu mal conçu

Une loterie. Il y a, entre la conquête du pouvoir et son exercice, le même écart qu’entre l’entretien d’embauche et la tenue du poste, essentiellement parce que les qualités nécessaires à la conquête du pouvoir ne sont pas les mêmes que celles requises pour son exercice59De la même manière qu’on peut réussir un entretien d’embauche sans être réellement compétent… Et inversement.. C’est donc le mode de désignation des gouvernants qui paraît d’abord discutable, dans une société (ultra) consumériste et (ultra) médiatisée. Le débat politique n’ayant de débat que le nom, on se retrouve à choisir un candidat comme une chemise neuve ou un paquet de lessive, sans pouvoir rapporter le produit en cas de vice caché…

Un malentendu. L’accès aux postes politiques se fait en trois étapes : apparition sur la scène médiatique, campagne électorale, succès au scrutin. Or, pour émerger dans le champ politique60C’est l’étape de l’accès à la scène médiatique, quasi impossible pour quelqu’un qui n’est pas du sérail., il faut adopter des points de vue tranchés, faire le buzz pour se démarquer… Mais se faire élire61Ce sont les étapes de la campagne puis du scrutin. suppose, au contraire, de tenir des positions modérées pour rassembler. D’où l’impression pour l’électeur que les hommes politiques cherchent constamment à faire le grand écart, qu’ils se font élire sur des promesses qu’ils ne tiennent pas. C’est ici le système médiatique qui pose problème62La structure et la gouvernance des groupes de presse posent problème, ainsi que le manque de recul des citoyens qui consomment de l’information sans l’analyser..

Un jeu de dupes. Au-delà, c’est évidemment la contradiction entre les buts communs et les motivations individuelles qui fait du jeu politique un jeu de dupes. Or cette contradiction fondamentale n’est quasiment pas prise en compte dans la conception de la structure du jeu. Les règles pour la moralisation de la vie publique63Limitation des cumuls, déclaration de patrimoine, contrôle des frais, etc. sont insuffisantes pour contenir les risques de conflits d’intérêts. Par ailleurs, l’absence de mandat impératif64Le mandat impératif oblige l’élu à appliquer son programme, sous peine de révocation., plutôt positive65Le mandat représentatif, qui s’oppose au mandat impératif, met en jeu une souveraineté nationale et non populaire. La souveraineté populaire exprime les intérêts des électeurs. La souveraineté nationale est, elle, réputée chercher l’intérêt général., implique que l’élu peut se délier de son programme pour prendre d’autres positions que celles sur lesquelles il s’est fait élire. Enfin, la puissance de la haute fonction publique interroge sur les rouages de la démocratie française66Par nature, la haute administration n’est pas soumise au contrôle du suffrage. Réputée compétente, elle se satisfait d’autant plus de son entre-soi qu’elle est déconnectée de la vie ordinaire, se tient trop éloignée de la condition et des intérêts populaires et reste en place quand les gouvernants passent..

« Le jeu politique est donc précaire ; la violence gouverne le monde. L’homme est un animal qui a des instincts, des excès, des bouillonnements et il est un être politique. L’idéal d’asepsie dans la cité n’est pas la vie telle qu’elle est : un chaos d’appétit ; c’est un jeu sans pitié, un rapport de forces… »67Jacques BRIGHELLI, Le jeu politique, Éd. Sulliver, 2006, p. 24.

4.2. Un jeu mal mené

Un théâtre d’ombres. Personne n’ignore qu’il y a les promesses publiques faites aux électeurs et les promesses privées faites aux donateurs68Promesse de postes, de réforme législative ou d’allégements fiscaux, en échange du financement (légal ou non) de la campagne.. C’est qu’il y a le jeu politique ostentatoire et les secrets d’alcôve, c’est-à-dire le jeu politique caché69Comme il y a un « marché caché » de l’emploi. : connivences entre milieux politique et financier, pratique du lobbying et de la corruption, tractations et chantage. Il faut ajouter le phénomène de cour qui veut que « le moindre souhait du prince est interprété comme un ordre et la moindre déconvenue est anticipée, jusqu’au ridicule. »70Béatrice HOUCHARD, Le fait du Prince – petits et grands caprices des présidents de la Ve République, Calmann Lévy, p. 250. Tout cela se produit dans une opacité qui ne fait qu’accentuer la suspicion des électeurs, l’impression d’une tricherie organisée.

Des dés pipés. La trop fréquente absence de sanction des erreurs de stratégie, des fautes politiques ou des infractions pénales accroît encore cette sensation. Politiquement, c’est dans les urnes (quasi) exclusivement71Il n’y a pas de responsabilité personnelle pour les torts causés par la politique menée. que le peuple exprimera son mécontentement. Pénalement, seuls les scandales les plus éclatants paraissent faire l’objet d’une sanction. Le citoyen a trop souvent l’impression qu’il n’y a pas d’égalité devant la loi72« Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » (Jean de LA FONTAINE, « Les animaux malades de la peste », Fables, 1678.. Au final, il résulte du jeu politique « ce qui résulte en France de beaucoup d’institutions, une antithèse entre le but et les résultats »73« L’Ordre GENDELETTRE (comme Gendarme) s’étant constitué en société pour défendre ses propriétés, il devait en résulter, ce qui résulte en France de beaucoup d’institutions, une antithèse entre le but et les résultats : on pille plus que jamais les propriétés littéraires. » (Honoré de BALZAC, Les journalistes – Monographie de la presse parisienne, 1842.).

Le jeu politique « est un jeu dur, cruel, où les passions sont bien plus importantes que la doctrine, où la fortune aveugle les meilleurs, où le mensonge, le cynisme, la tricherie, la violence, le mépris, la haine sont de règle. C’est là une vision pessimiste que refuseront le militant, le voyant, le partisan, le rêveur, la belle âme, le doctrinaire, le rhéteur, c’est-à-dire ceux qui croient aux luttes idéologiques, ignorent les règles du jeu et n’imaginant pas l’importance de ce qui est hasard, intrigues et passions. »74Pierre LENAIN, Le jeu politique : la France de demain, Économica, 1986, p. 11.

Des résultats décevants. Le résultat de ce jeu politique est le marasme que chacun peut observer au quotidien. On peut prendre le problème dans tous les sens : l’augmentation croissante des inégalités, dans un monde qui n’a jamais été si riche, montre les dysfonctionnements des systèmes politiques et économiques mondiaux, mais également nationaux. En France, le niveau élevé du chômage, l’augmentation de la pauvreté, le recul de la protection sociale prouvent l’incompétence des gouvernants à répondre aux attentes des électeurs. Les préoccupations populaires ne semblent pas servir de boussole à l’action étatique.

Conclusion

La morale de l’histoire. Le fossé entre l’élite et le peuple se creuse irrémédiablement, provoquant une crise de confiance, un dégoût de la « cuisine politicienne »75Emmanuel TAÎEB, « House of Cards. Qu’est-ce qu’un coup politique fictionnel ? », Quaderni, 88 | Automne 2015, p. 67-81, spéc. p. 69. qui réactivent la tentation des extrêmes, encouragent les populismes, conduisent au « dégagisme » qu’on a pu observer. La morale de l’histoire, c’est que les responsables politiques récoltent ce qu’ils ont semé. Certes dans un champ et un jeu politiques imparfaits qui ont permis ces dérives. Redisons-le jusqu’à ce que ça infuse : rien ne changera sans que change la règle du jeu. Le temps est venu de réécrire la règle du jeu.

Sources

Articles

Ouvrages

Illustrations

  • Charles BARGUE, Le jeu d’échecs sur la terrasse, 1883, collection privée.
  • Anonyme, Jeu d’échec, vers 1550, Rijksmuseum, Amsterdam.