Esprit

L’exercice de la pensée

1. La réflexion

1. Pesée. À l’origine, le verbe penser signifiait peser, c’est-à-dire soupeser et mesurer. C’est au sens figuré que la pensée est devenue la faculté d’évaluation (donner une valeur), de comparaison (rapprocher deux termes), de réflexion (retourner vers soi), de spéculation (observer de loin) ou de jugement (initialement dire le droit, puis dire ce qui doit être). Étant immatérielle par essence, la pensée est mobile et dynamique, c’est-à-dire naturellement instable et bouillonnante.

2. Mouvement. D’ailleurs, la personne qui pense pour de bon n’est pas pleinement statique, elle est en mouvement. Les mimiques et gestes involontaires trahissent le cheminement intérieur : les mouvements de l’âme meuvent également le corps. Ce sont les saccades d’un regard qui cherche son idée, l’agitation de la main qui écrit ou tourne les pages, le balancement de la tête qui hésite entre deux directions, l’élan d’un corps qui marche pour s’aérer les neurones.

3. Exigence. Si la pensée est l’esprit mis en action, la réflexion est la pensée « qui se concentre sur un objet »1Dictionnaire de l’Académie Française, 9e éd., Réflexion, 2. fig., qui examine attentivement une question. La réflexion est donc une pensée qualitative, un effort soutenu, fruit d’un long apprentissage2« Penser, ce n’est plus unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, à être attentif, c’est diriger sa conscience, c’est faire de chaque idée et de chaque image, à la façon de Proust, un lieu privilégié. Paradoxalement, tout est privilégié. Ce qui justifie la pensée, c’est son extrême conscience. » (Albert CAMUS, Le mythe de Sisyphe, 1942, Paris, éd. Gallimard, coll. nrf, p. 43).. Car la pensée véritable est un artisanat3« La pensée, on l’oublie trop souvent, est un art, c’est-à-dire un jeu de précision et d’imprécision, de flou et de rigueur. » (Edgar MORIN, Le paradigme perdu. La nature humaine, 1973, Paris, éd. Points [2016], coll. Points-Essai, p. 134)., qui s’appuie sur des usages, des techniques et des méthodes. Ce débat intérieur nécessite du temps et du silence pour se déployer, également de l’espace : la fameuse « chambre à soi »4Cf. Virginia WOOLF, Une chambre à soi (A Room of One’s Own), 1927, Londres : Hogarth Press..

4. Excellence. Invisible par nature et méconnue du grand public, l’activité intellectuelle ne peut se juger qu’à l’aune de résultats tangibles : les livres inspirés et les idées nouvelles. En matière de pensée, l’habit ne fait pas le moine, non plus que la chemise blanche ne fait le philosophe. Il faut bien comprendre que, dans sa profondeur intellectuelle, la pensée est chose peu commune, exactement comme le sport de haut niveau est l’exception de la pratique sportive. Hannah Arendt, Averroès et Confucius furent, dans leur domaine, l’équivalent de Serena Williams, Mohamed Ali et Aleksander Karelin.

2. L’opinion

5. Subjectivité. Première moisson de la réflexion, l’opinion — même si la mémoire peut suffire pour faire étalage d’avis formulés par d’autres et dont on n’a pas jugé utile d’évaluer la pertinence. Répéter ce qu’on a entendu dire n’est pas penser5Comp. « Se faire l’écho d’un bruit et donner pour certain, cela fait deux. » (SOPHOCLE, Les Trachiniennes, vers 445 av. J.-C., Grèce, dans Théâtre complet, Paris, éd. Garnier-Flammarion [1981], trad. R. Pignarre, p. 197)., qui requiert au contraire le plein exercice de l’intelligence. Une opinion est un avis que l’on donne, un point de vue que l’on porte, un jugement que l’on forme. Apparenté à opiner (approuver) et à opter (choisir), le terme d’opinion désigne une « manière de voir »6Dictionnaire Littré, Avis, 1. propre à une personne, son sentiment sur une question : une opinion n’est qu’une perception et, par conséquent, elle n’est que le premier échelon des modes d’intelligence du monde.

6. Instabilité. Ce que l’on pense (l’opinion) représente donc un premier degré ; ce que l’on croit (la conviction) et ce que l’on sait (la connaissance) en sont les deux suivants. Penser, croire et savoir sont trois choses différentes7« Il faut être bien renseigné avant de s’indigner de ce qui arrive : conjecturer et savoir exactement sont choses différentes. » (ESCHYLE, Agamemnon, 458 av. J.-C., Grèce antique, dans Théâtre complet, Paris, éd. Garnier-Flammarion [2014], trad. Émile Chambry, p. 164)., gradation fondamentale pour qui désire aller au fond des choses. Il faut apprendre à distinguer ses opinions, superficielles et volatiles, de ses croyances, profondes et ancrées. On change d’opinion comme de chemise, quand le nettoyage des croyances impose un vigoureux décrassage. C’est toute la difficulté de la déradicalisation…

7. Superficialité. Le commerce habituel des paroles relevant de l’opinion, il est clair que peu de gens savent réellement de quoi ils parlent. Au quotidien, on pense moins qu’on recourt à des préjugés, à des stéréotypes, par ignorance, par mépris, par paresse8« Les opinions des gens ont pour fonction première d’assurer leur confort intellectuel ; la vérité, pour la plupart d’entre eux, est une considération secondaire. » (Bertrand RUSSEL, L’art de philosopher, 1968, Laval [Québec], éd. PUL [2005], coll. Zêtêsis, trad. Michel Parmentier, p. 2).. L’Homme ne sait rendre compte de la réalité qu’au travers de ses habitudes de pensée. On applique ce qu’on connaît déjà pour aller vite ; on pense peu et on pense mal9« Que penser soit l’exercice naturel d’une faculté, que cette faculté ait une bonne nature et une bonne volonté, cela ne peut pas s’entendre en fait. « Tout le monde » sait bien qu’en fait les hommes pensent rarement, et plutôt sous le coup d’un choc que l’élan d’un goût. » (Gilles DELEUZE, Différence et répétition, 1968, Paris, éd. PUF, p. 173).. C’est encore plus vrai dans une démocratie d’opinion où chacun doit prendre un parti ou un autre, être pour ou contre, surtout porter un masque pour ne pas se montrer à nu. Être sans opinion est un péché10« T’es de droite ou t’es de gauche ? / T’es beauf ou bobo de Paris ? / Sois t’es l’un ou soit t’es l’autre / […] Rien du tout, ou tout tout de suite / Du tout au tout, indécis. / Han, tu changes d’avis imbécile ? / Mais t’es Hutu ou Tutsi ? / Flamand ou Wallon ? / Bras ballants ou bras longs ? / Finalement t’es raciste / Mais t’es blanc ou bien t’es marron, hein ? / Ni l’un, ni l’autre. / Bâtard, tu es, tu l’étais, et tu le restes ! » (STROMAE, « Bâtard » (chanson), Racine carrée (album), 2013). ; peu importe la qualité de cette opinion, il faut, il suffit qu’elle existe.

8. Rationalité. Or, toutes les opinions ne se valent pas, qui diffèrent par leur puissance et leur rationalité11« […] la plupart des gens passent leur vie entière habités par une constellation de croyances dénuées de toute justification rationnelle […] » (Bertrand RUSSEL, L’art de philosopher, 1968, Laval [Québec], éd. PUL [2005], coll. Zêtêsis, trad. Michel Parmentier, p. 2).. C’est pourquoi la première étape de la pensée juste est d’apprendre à discerner en soi entre ce que l’on a entendu dire et ce que l’on a effectivement vérifié. Ensuite, il faut tâcher d’identifier ses limites et ses évidences, pour savoir reconnaître les préjugés et dissoudre les amalgames : l’hygiène de la pensée s’appuie sur l’habitude de la déconstruction et l’art de la distinction. Reste enfin à penser, véritablement, c’est-à-dire à forger et à étayer de justes opinions, voire à proposer de nouvelles notions.

3. L’idée

9. Essence. L’aboutissement de la cogitation est la survenance d’une idée, point d’orgue de la pensée, apothéose de la réflexion. Étymologiquement, l’idée est la forme visible, l’aspect extérieur d’une chose. C’est une représentation mentale qu’on se fait d’un objet concret ou même abstrait, une image que les Hommes se donnent d’un type d’actes, d’évènements, de pratiques12« Les idées font le tour du monde : elles roulent de siècle en siècle, de langue en langue, de vers en prose, jusqu’à ce qu’elles s’enveloppent d’une image sublime, d’une expression vivante et lumineuse qui ne les quitte plus ; et c’est ainsi qu’elles entrent dans le patrimoine du genre humain. » (Antoine RIVAROL, Esprit de Rivarol, 1808 [posthume], Paris, pas d’éditeur, p. 85).. Avoir une idée — phénomène rarissime13« […] d’une part, tout le monde sait bien qu’avoir une idée, c’est un événement rare, ça arrive rarement. Avoir une idée, c’est une espèce de fête. » (Gilles DELEUZE, « Qu’est-ce que l’acte de création ? », Les mardis de la Fondation FEMIS, conférence, 17 mars 1987, Paris). quoi qu’on en dise — consiste à élaborer une combinaison fructueuse (associer plusieurs idées préexistantes), également à réaliser une abstraction nouvelle14« Le penseur doit savoir gré à M. de Balzac de n’avoir reculé devant aucun néologisme pour rendre l’idée qu’il voulait mettre au jour et qu’il exprimait souvent pour la première fois dans notre langue. » (Paul LACROIX, « Notice biographique sur M. H. de Balzac », dans Les femmes de H. de Balzac. Types, caractères et portraits, 1851, Paris, Mme Veuve Louis Janet, p. X-XI). (isoler une portion de la substance du monde) afin de désigner quelque chose de nouveau, de révéler une réalité inconnue15« La première œuvre de toute théorie, c’est de mettre de l’ordre dans les idées qui se sont entassées pêle-mêle et, on peut même dire, confondues. » (Carl VON CLAUSEWITZ, De la guerre, 1832, Paris, éd. Le Monde / Flammarion [2010], coll. Les livres qui ont changé le monde, p. 84)..

10. Puissance. Les Hommes n’inventent pas des concepts juste pour le plaisir — la pensée reste un effort considérable16Comp. « Il y a sous le soleil une chose fâcheuse pour tout le monde, et particulièrement pour les petites filles : c’est que la sagesse est un travail, et que, pour être seulement raisonnable, il faut se donner beaucoup de mal, tandis que, pour faire des sottises, il n’y a qu’à se laisser aller. » (Alfred DE MUSSET, Margot, 1838, dans Œuvres complètes d’Alfred de Musset, Tome 6, Paris, éd. Charpentier [1888], p. 334). —, ils polissent des notions pour apprendre à manier le monde, pour se l’approprier et parvenir à l’habiter. L’élaboration des fictions — c’est le propre de l’Homme — s’appuie sur ces briques conceptuelles, qui sont les unités de la réflexion : les idées. Les symboles et les inventions, les connaissances et les mœurs restent des idées, qui valent par leur puissance d’action.

11. Utilité. Évidemment, il existe de bonnes et de mauvaises idées — ces dernières étant les plus fréquentes. La bonne idée est l’idée utile, qui sert à quelque chose, c’est-à-dire qui organise, distingue, éclaire, invente. À la rigueur, une idée n’est utile qu’autant qu’elle est subversive, qu’autant qu’elle porte un regard décalé, dérangeant sur le monde17« Toute personne qui pense fortement fait scandale. » (Honoré DE BALZAC, « Le garde-manger », Le Figaro, supplément littéraire, 29 oct. 1910, p. 1, col. 4).. C’est pourquoi la bonne idée a généralement pour point de départ l’étonnement18« Et pour penser, il faut être étonné. Il faut trouver le monde étrange pour l’aborder. Ce qui est donné cesse d’être trivial. » (Clarisse HERRENSCHMIDT, « Demain, l’écriture », conférence, 7 nov. 2007, Université de Bordeaux Segalen, cycle de conférences, saison 2007-2008 : Demain, Après-demain)., quand les « c’est comme ça », arguments d’autorité des dominants, phrases de résignation des dominés, montrent la faillite de la réflexion. Ce qui va de soi, on ne le questionne pas ; ce qui arrange, on ne veut pas en discuter.

12. Fécondité. La mollesse de la pensée, son manque de rigueur, ses complaisances et ses erreurs ne conduisent qu’à des idées étriquées, dangereuses ou éculées. Au contraire, la bonne idée résulte d’une réflexion originale19« Mais agir et penser comme tout le monde n’est jamais une recommandation ; ce n’est pas toujours une excuse. À chaque époque, il est des gens qui ne pensent pas comme tout le monde, c’est-à-dire qui ne pensent pas comme ceux qui ne pensent pas. » (Marguerite YOURCENAR, Archives du Nord, 1977, Paris, éd. Gallimard, p. 72)., irriguée par la sensibilité, d’une pensée teintée d’émotions20« La pensée doit passer par le cœur pour être rendue active et prendre un sens. » (Henry MILLER, Lire aux cabinets, 2007, Paris, éd. Gallimard, coll. Folio, p. 92). qui noue entre elles des observations, fixe des analyses, reconfigure des énoncés. Et enchaînant les étapes du raisonnement, cette réflexion dégage des thèmes, des nœuds, bientôt une trame qui aboutit à une clef de lecture renouvelée, à un nouveau levier d’action21« L’intelligence est le levier avec lequel on remue le monde. » (Honoré DE BALZAC, Illusions perdues, 1843, Paris, éd. Le Livre de Poche [2006], coll. classiques, p. 224).. En somme, avoir une idée n’est pas en avoir une seule, c’est en avoir plusieurs — complémentaires entre elles et affectées à un but — qui forment une constellation nouvelle.

Sources

Articles & livres

  • Honoré DE BALZAC, « Le garde-manger », Le Figaro, supplément littéraire, 29 oct. 1910, p. 1, col. 4.
  • Honoré DE BALZAC, Illusions perdues, 1843, Paris, éd. Le Livre de Poche [2006], coll. classiques.
  • Albert CAMUS, Le mythe de Sisyphe, 1942, Paris, éd. Gallimard, coll. nrf.
  • Carl VON CLAUSEWITZ, De la guerre, 1832, Paris, éd. Le Monde / Flammarion [2010], coll. Les livres qui ont changé le monde.
  • Gilles DELEUZE, Différence et répétition, 1968, Paris, éd. PUF.
  • ESCHYLE, Agamemnon, 458 av. J.-C., Grèce antique, dans Théâtre complet, Paris, éd. Garnier-Flammarion [2014], trad. Émile Chambry.
  • Paul LACROIX, « Notice biographique sur M. H. de Balzac », dans Les femmes de H. de Balzac. Types, caractères et portraits, 1851, Paris, Mme Veuve Louis Janet.
  • Henry MILLER, Lire aux cabinets, 2007, Paris, éd. Gallimard, coll. Folio.
  • Edgar MORIN, Le paradigme perdu. La nature humaine, 1973, Paris, éd. Points [2016], coll. Points-Essai.
  • Alfred DE MUSSET, Margot, 1838, dans Œuvres complètes d’Alfred de Musset, Tome 6, Paris, éd. Charpentier [1888].
  • Antoine RIVAROL, Esprit de Rivarol, 1808 [posthume], Paris, pas d’éditeur.
  • Bertrand RUSSEL, L’art de philosopher, 1968, Laval [Québec], éd. PUL [2005], coll. Zêtêsis, trad. Michel Parmentier.
  • SOPHOCLE, Les Trachiniennes, vers 445 av. J.-C., Grèce, dans Théâtre complet, Paris, éd. Garnier-Flammarion [1981], trad. R. Pignarre.
  • Virginia WOOLF, Une chambre à soi (A Room of One’s Own), 1927, Londres : Hogarth Press.
  • Marguerite YOURCENAR, Archives du Nord, 1977, Paris, éd. Gallimard.

Audio & vidéo

Illustrations

  • Francisco DE GOYA Y LUCIENTES, Le vol des sorcières, 1798, Museo del Prado, Madrid.
  • Francisco DE GOYA Y LUCIENTES, Tobias et l’ange, 1787, Museo del Prado, Madrid.
  • Francisco DE GOYA Y LUCIENTES, La Sainte Famille, 1787, Museo del Prado, Madrid.
  • Francisco DE GOYA Y LUCIENTES, Le Colosse, 1818-1825, Museo del Prado, Madrid.