Influence

De l’utilité des hiérarchies

HIÉRARCHIE
Nom féminin — du grec ancien hieros (sacré) et arkhê (pouvoir)
1. (Origine) Forme de pouvoir basée sur le sacré.
2.
Institutionnalisation des manifestations de domination et de soumission ; ordre qui s’appuie tout entier sur des rapports de dominance ; organisation fondée sur la subordination des individus les uns aux autres, c’est-à-dire sur une graduation des pouvoirs et des prérogatives, traditionnellement représentée sous la forme d’une pyramide ou d’une échelle.
3.
(Moderne) Enchevêtrement, réseau, toile sur laquelle les pouvoirs sont répartis et les responsabilités diluées, enchevêtrement des pouvoirs et des contraintes.

1. Permanence des hiérarchies. Les hiérarchies ont toujours existé, si bien que l’on peine à imaginer un monde où elles seraient abolies. À dire vrai, elles existent dans la nature et, de ce point de vue, le genre humain ne fait pas exception. Mais l’être humain a, lui, la faculté de les analyser pour les comprendre et les utiliser à son profit. Il semble que les hiérarchies trouvent leur origine dans la vie en société et la répartition des rôles à laquelle elle aboutit (2). Mais, visant théoriquement à limiter les conflits au sein du groupe (1), elles ne font pas pour autant disparaître le stress ou l’agressivité. Ces tensions sont généralement difficiles à gérer et l’époque actuelle, qui multiplie et superpose les organisations, n’arrange rien (3). Cet enchevêtrement des pouvoirs et des contraintes fait qu’on ne sait plus où donner de la tête et qu’on a parfois du mal à se situer dans son entreprise.

1. Cause des hiérarchies

2. Vivre en société. Pour comprendre l’affaire, il faut partir de loin et remonter au commencement : l’Homme. Les considérations sur l’origine de l’être humain peuvent sembler artificielles ; elles permettent pourtant de cerner l’utilité des hiérarchies. Car si les hiérarchies existent et perdurent, c’est qu’elles ont une raison d’être. L’Homme est un animal social, c’est une évidence : il a besoin de ses congénères pour se reproduire, pour survivre et pour s’épanouir. Pensez au succès des réseaux sociaux, qui ne font que surfer sur le besoin de sociabilité des êtres humains. La vie en société rejoint la stratégie de survie propre à l’espèce humaine, telle que l’évolution l’a façonnée.

3. L’instinct de domination. Mais chaque individu vivant en société n’en perd pas pour autant son propre instinct : l’instinct de survie, l’instinct de reproduction, l’instinct parental. Tout individu est mu par un instinct de domination qui s’exprime quotidiennement. Rire de quelqu’un, klaxonner pour montrer son mécontentement, dire « c’est bien fait » à ses enfants, clôturer son jardin ou collectionner des objets sont une façon de montrer ou d’exercer son « pouvoir », de se sentir le maître de son (petit) monde. Si vous y réfléchissez, l’exploration territoriale, la conquête spatiale, l’exercice du pouvoir, les affaires, la guerre et même la drague sont des activités de domination. Elles visent à s’approprier des espaces, des richesses, des personnes.

4. Limiter les conflits. Les humains vivent en groupe pour survivre mais chacun veut survivre au détriment des autres, chaque mâle ou femelle veut s’accoupler avec un partenaire fertile ou puissant, chaque parent défend sa progéniture becs et ongles. Chacun veut profiter des avantages de la vie en groupe (traduire : utiliser les infrastructures publiques et les institutions sociales) mais personne ne veut s’autolimiter pour permettre au groupe de fonctionner de façon fluide et organisée (traduire : payer ses impôts ou rogner sur son jardin pour construire une autoroute). Il y a là une tension permanente entre des objectifs contradictoires, tension largement accrue par la proximité des individus dans des villes surpeuplées. Quand on vit les uns sur les autres, on n’a pas la place de se sentir chez soi et l’agressivité monte d’un cran.

2. Mécanique des hiérarchies

5. Fixer des règles. Le risque de conflit perpétuel entre congénères suppose que l’on fixe des règles (les us et coutumes, le droit) afin de préserver l’équilibre de la société (l’intérêt général). Pour ce faire, la nature connaît deux mécanismes : la coopération et la dominance. Comme d’autres espèces, le genre humain utilise les deux. La coopération, par exemple, nous conduit à échanger continuellement des informations entre nous, à tisser des liens les uns avec les autres. Vous-même, vous tenez beaucoup de choses des autres : vous n’avez pas appris à parler, à marcher ni à écrire seul ; vous achetez votre pain en boulangerie, faites garder vos gosses en crèche, allez chez le médecin quand vous êtes malade. De fait, dans la société, vous ne faites « que » votre travail. Vous déléguez tout le reste (production de biens ou de services) aux autres. Mais ce n’est évidemment pas la coopération entre les Humains qui nous intéresse ici.

6. Distribuer des rôles. Car hors de la vision – peut-être idyllique mais pourtant réelle – qu’on vient de donner de la coopération, la société est un réseau de relations qui engendre des contraintes et des compétitions, des heurts et des conflits. Chacun cherche à avoir le plus de pouvoir et d’argent possible. D’où l’utilité de la dominance et de la hiérarchie. En attribuant à chaque individu un rôle, en lui donnant un statut social, c’est-à-dire en fixant des règles d’accès et de priorité aux richesses du groupe (nourriture, territoire, argent), on limite les manifestations d’agressivité inhérentes à l’individu et on évite ainsi les conflits perpétuels entre membres du groupe. Chacun reste à sa place, le groupe perdure et l’espèce se perpétue. Le revers de la médaille est que, concourant à la stabilité du groupe, la hiérarchie réduit chacun à un rôle social, sans égard pour ses aspirations personnelles, ce qui est de moins en moins supporté à l’heure actuelle.

7. Créer des fictions. Chez les animaux, c’est principalement l’instinct (et une forme de pensée qu’on qualifierait de primitive) qui les conduit à se répartir les rôles et à les jouer. L’être humain est, de ce point de vue, plus subtil. Le propre de l’Homme est d’inscrire ses actions dans des représentations, des significations, des narrations. Autrement dit, il passe son temps à se raconter des histoires, à créer des fictions qui donnent du sens au monde. Le chamanisme, les mythologies, puis les religions, la politique, l’art, la science, la philosophie, la finance, toutes choses qui n’existent pas dans la nature, sont des « histoires » inventées par l’Homme, des systèmes de repères qui lui permettent de se situer et d’agir. La propriété immobilière (alors que l’Homme est originellement nomade), la répartition des tâches entre les membres de la société (avec le choix d’une profession), les hiérarchies sociales et même l’argent sont aussi des conventions, des consensus, des histoires, auxquels on donne unanimement valeur de réalité mais qui n’en demeurent pas moins des inventions.

3. Manifestation des hiérarchies

8. Jouer des rôles. Comme chaque mécanisme primitif, la dominance se pare dans la civilisation d’atours et de symboles qui assurent l’adhésion de tous. Ainsi, un être humain donné n’est pas bêtement le « dominant » d’un groupe, il est Président-Directeur Général ou Chief Executive Officer (CEO). Son pouvoir ne se mesure pas à la qualité et à la quantité de viande qu’il peut manger sur la proie chassée par le groupe. Il se compte en dividendes, en droits de vote, en pouvoir de nomination. L’économie, le commerce et la finance sont donc des « fictions » ; l’entreprise dans laquelle vous travaillez en est une aussi. L’historique de la société rédigé sur son site internet, son identité visuelle (logo, couleurs, polices de caractères), sa stratégie même servent à donner l’illusion de la globalité à ce qui est un ensemble disparate de contrats, de machines, de bâtiments, de personnes. Vous pouvez vous représenter votre entreprise comme une pièce de théâtre dans laquelle chacun joue un rôle déterminé, inscrit sur sa fiche de poste : le salarié actionne des machines ou « vend » des contrats au client, la direction détermine les objectifs de l’entreprise, les RH recrutent le personnel, les comptables enregistrent toutes les opérations.

9. Les jeux sociaux. Dans le détail et au quotidien, la vie temporelle de l’entreprise n’est pas rythmée, comme au théâtre, par la succession des scènes et des actes. L’unité de base de la vie en entreprise (le pixel du boulot) est le jeu social : entretien d’embauche, réunion, rendez-vous client, conférence téléphonique, assemblée générale. Remarquez que c’est aussi vrai de la vie familiale, amoureuse ou amicale… Le « jeu social » est une activité collective comportant un but affiché, mais une multitude de motivations ambivalentes et d’objectifs cachés (conforter l’image que l’on a de soi, asseoir sa supériorité, jouer les premiers de la classe ou les trublions, séduire). Par exemple, l’organisation d’une réunion ne vise pas réellement à faire émerger la solution la plus rationnelle à un problème. Ça, c’est le but affiché. En fait, la réunion permet aux gens de s’écouter parler, de se croire importants, d’être occupés. Elle sert de prétexte en donnant l’illusion de la concertation mais, bien souvent, les supérieurs monopolisent la parole et les exécutants choisissent de ne pas moufter pour ne pas prendre de risque. Au final, on sort de la salle sans solution ou avec une pseudo solution, qui se révèlera inapplicable ou inefficace. Il suffira simplement de convoquer une nouvelle réunion dans quelques temps et on pourra jouer à nouveau, tout ça en toute bonne foi…

11. Ambiguïté des hiérarchies. La vie en société permet d’assurer la survie du groupe. Chaque individu est mu par un instinct de domination qui le pousse à prendre l’avantage dès qu’il le peut et/ou dès qu’il ne risque rien. La hiérarchie permet de limiter les conflits entre les membres d’une société et ainsi d’assurer la pérennité du groupe. Mais l’Homme étant un être symbolique, la réalité de ces rapports de dominance est déguisée : la hiérarchie est dissimulée derrière des rôles sociaux et des règles qui paraissent servir l’intérêt général. Plus largement, l’organisation sociale est structurée autour de récits et d’activités pouvant s’analyser en des « jeux sociaux », dont la particularité est de mettre en œuvre d’autres motivations que les objectifs affichés et des enjeux beaucoup plus complexes, bien que largement inconscients.

Illustrations